RABOUINS, texte de théâtre, décembre 2020

Une valise .Un accordéon, une chaise.

Un clown se lève et se met à bouger fâce public. Il se prépare comme pour un spectacle. Il gesticule, bouge maladroitement, comme dans un costume mal taillé qu’il n’a pas. 

Il fait les 100 pas. Revient. S’arrête. Marche. Il bouge la chaise, l’accordéon. L’accordéon, la chaise. 

Il ouvre sa valise. Il sort une boîte. Il place devant lui la boîte. Il la regarde. Il se relève. Fait le tour de la boîte. Il referme sa valise. Il s’assoit dessus. Puis se relève. Il semble bien nulle part. 

Il finit par mettre sa valise face à lui.

La boîte posée par terre.

Le clown, comme prêt à parler à sa valise. 

LE CLOWN ,un clown très maquillé qui n’a pas d’ âge. 

Il se démaquille et se déshabille face public. Parfois, il s’arrête et se fige pour laisser la place aux autres. Le clown est en habit de clown.

Rien ne se passe, rien…

Et pourtant, j’attends, je ne fais que ça, attendre qu’il se passe quelque chose.

Parfois, je me mets sur un banc et j’attends.

Un pigeon vient se poser en face de moi, l’air de rien comme pour me provoquer, et voilà qu’il me dilapide une miette de mon sandwich au saucisson, la miette qui vient de tomber, sans même que j’ai eu le temps de m’ en rendre compte.

Il vient me piquer les miettes de mon intimité, de ma vie à moi.

Son d’une machine à musique qu’on remonte. 

Le clown trafique la boîte. Musique stridente.

Entrée rocambolesque de trois personnages : 

Une jeune femme de 25-30 ans, une grosse femme de 40 ans et un homme de 40 ans.

Ces gens-là arrivent de droite et de gauche avec des valises et font des allers et retours sur la scène : courses, marches rapides, arrêts, pauses, ils se croisent et se re croisent.

Tous ont des démarches appuyées à la limite du grotesque. 

Ils ne se frôlent jamais malgré le chaos ambiant.

Ils restent sur scène.

La jeune femme refait ses lacets.
La grosse femme regarde sa montre. L’homme attend et tape sur sa valise.Puis l’image se fige.

Plus de musique.

Seule LA JEUNE FEMME avance.

Elle a 28 ans. C’est une jeune femme banale, mince, avec une démarche saccadée, elle parle à l’avant scène.

On ne me voit pas, je suis quelqu’un qu’on ne voit pas.

On ne me remarque pas.

On ne m’entend pas non plus, quand je parle, on ne m’entend pas .

On ne me sourit pas non plus, on ne me sourit pas.

Et on ne me touche pas, même pas un peu, on ne me touche pas.

Jamais personne ne se rappelle de moi.

On me redemande sans arrêt mon prénom et on m’affirme toujours qu’on ne m’a jamais croisé.

On ne me voit pas, on ne m’entend pas, on ne me touche pas.

Je commande un verre.

Il m’entend pas, il me voit pas, il me parle pas, il me touche pas. Je ne le touche pas, je l’entends, je le vois, je lui parle. Merde ! Oh ! Ouh ou ! 

(elle fait des signes)

Elle sort alors plusieurs photos de son sac et les montre au public, tout en parlant.

Je suis floue là-dessus sur les photos, je suis toujours floue. Toujours celle qui a bougé au moment où ça s’est enclenché.

Quand je ne suis pas floue sur les photos, on ne me reconnait pas.

C’est toutes celles où je ferme les yeux, comme celle-ci.

Ou alors, je suis juste sur le côté, comme celle là, et là ça déforme complètement le visage. 

Je ressemble à un truc élastique, large, démesuré, avec un nez trop long, un triple menton, et des joues flasques et étirées.

Elle laisse ses photos par terre, puis elle s’asseoit et ne bouge plus.

LE CLOWNtourne autour de la jeune femme.

Y’ a pleins de fois où je m’ennuie, je m’ emmerde, je tourne en rond. 

Même quand on me parle, parfois, je m’ennuie. 

Alors, je pense à autre chose. Je fais semblant d’écouter mais je pense à autre chose.

Ils donnent envie de penser à autre chose ces gens qui viennent tout vous raconter.

Les autres personnages prennent la parole : 

La grosse : C’est pourtant bientôt les Saints de glace , et on dirait qu’on est encore en hiver .

L’homme , tatant le vent avec son doigt: Si ça s’ trouve on aura le ciel bleu en novembre cette année ! .

La jeune fille, qui est en ATR , la tête en bas: En Angleterre, il pleut des chats et des chiens, et en France, il pleut comme vache qui pisse.

La grosse : D’habitude, à cette période, j’enlève ma petite laine.

L’homme : Si tu pisses contre le vent, t’ étonne pas que ça t’ éclabousse les pieds un jour ou l’ autre ! .

Tous, sorte de cacophonie (les uns avec les autres) : Ah bon ? Comment ?, comment quoi, comme si, comme ça, oui , non , peut être ? Pourquoi ? J’sais pas, peut être, oui vous avez sûrement raison, non c’est pas ça, mais oui bien sur , c’est ça .

Le clown , qui termine la discussion : c’est ça, oui, y’a plus de saison…

Je réponds.

J’écoute.

Je re – réponds

je ré -écoute.

Les phrases et les séquences passent, comme des mélodies lancinantes qui s’épuisent, qui se répètent. 

Les gens qui radotent. 

J’écoute.

Et ça passe.

Je tue le temps.

Ça prend l’écho d’un disque rayé.

Il remonte encore sa boîte : bruit strident.

Le clown veut fumer une cigarette, il cherche son paquet dans sa poche. Il prend une cigarette, remet son paquet dans la poche, puis il cherche visiblement son feu partout. Il met sa cigarette à la bouche.

(ses gestes sont saccadés, comme un automate)

LA JEUNE FEMME

Elle s’adresse au clown qui ne lui répond jamais et qui ne semble pas la voir. 

Excusez moi monsieur, vous n’auriez pas une cigarette ?

-A me dépanner ?

-Monsieur ?

-Une cigarette, une clope, un cigare, une vraie , une fausse blonde, une longue, une courte, une mince, une bien , une mal roulée ?

-Une Sun light sinon, une Merveillous, une Romaine, une Gauloise… une Lucky Style ?

-Légère ou non, je m’en fous.

-Pas mentholée juste, ça me rend malade du ventre.

-Forte ou pas forte, je m’en contrefous.

-C’est parce que je les ai oublié chez moi.

-Avant, je fumais des pêche abricot et ça me donnait des hauts le cœur. Quand j’ai commencé à fumer en cachette, pour faire comme les potes de la cour, je fumais le paquet entier dans la journée.

-Malade, ça m’a rendu, et en plus, ça cachait même pas l’odeur du tabac en rentrant à la maison.

-Bêtement oubliées.

-Partie et claqué la porte.

-Elles ont du rester sur la table dans l’entrée.

-D’habitude, j’y pense. Le chien, la lumière, les clefs, la veste, le pardessus, l’ écharpe, puis les clopes.

-Pas là.

-Pas pensé.

-Pas ce matin ;

-Monsieur ?

Le clown ne réagit pas. Elle va lui piquer la cigarette qu’il tentait de s’allumer avec un briquet qui ne marche pas. Elle allume la clope avec son propre briquet qui marche, et elle avale la fumée.

Le clown prend alors un sandwich dans sa valise et s’apprête à le manger, il se lèche d’avance les babines . 

Arrive la femme « grosse » qui récupère le sandwich et le croque, puis, qui émiette des petits bouts qu’elle jette devant elle machinalement. Elle ne regarde jamais le clown, elle a un débit rapide, elle a un journal dans la main, des talons sur lesquels elle n’est pas stable et elle semble avoir mal aux pieds.

LA GROSSE FEMME 

C’est une femme assez grosse. Avec des talons et des habits de couleur vive à pois.

Avec Jean Léon, ça s’est fait comme ça, d’un coup d’un seul.

J’étais au café d’la rue de Ménilmontant, celui qui fait le coin et il a débarqué, comme ça, la tête derrière mon épaule, l’air décidé à m’aider à faire mes grilles. Les grandes grilles du journal de la veille qui trainaient sur l’comptoir, et que le patron m’avait mis gentiment de côté. Y avait juste trois, quatre mots trouvés, et encore, y’en avait qu’un de bon.Il est arrivé derrière moi Jean Léon et il m’a dit sans que je lui ai rien demandé, vue que je ne l avais même pas vu venir:

« Voyez vous ma petite dame, pour faire les grilles, et bien, il faut être très tactique :

-d’abord on ajoute les « s » des mots qui sont au pluriel,

-ensuite, on écrit toutes les terminaisons des verbes car un verbe finit toujours par un « r », tenez, par exemple, « sauter » : c est s-a-u-t-e-et -r, verbe du premier groupe donc, et puis « rougir » : r-o-u-g-i- et un -r , deuxième groupe ma petite dame. 

Il faut le dire : à ce moment là , j’étais rouge comme une tomate,  je haïssais qu’on vienne me déranger dans ce moment privilégié de ma réflexion.

-Et c’est qu’il a continué pendant vingt bonnes minutes, comme s’il m’énonçait tous les exemples du dictionnaire :

-vous avez aussi « rocouer », « rognonner », « taluter », premier groupe, « conjouir » et « empuantir », du deuxième groupe et « pourfendre », « chaloir », et « trefondre » du troisième groupe.

-le « caracul » est un petit mouton d Asie, le cénobite est un religieux, et la chatte pelouse, un instrument de jardinage.

-Pour finir, il vous reste toutes les terminaisons des verbes, ce qui est le plus facile.

C’est à ce moment là que je me suis retournée et que j ai découvert Jean Léon, j’étais impressionnée.

Non seulement, il avait tout compris aux grilles, mais en plus il imposait :

Jean Léon avait des moustaches et des poils comme j’en avais jamais vu. Les poils du fond de ses narines se transformaient en moustaches raides et drûes pour remonter ensuite sur les deux côtés de manière voluptueuse et symétrique, et se  développaient en ondulation sur le bout final. Je suis restée bouche bée .

Elle part comme elle est arrivée. Elle pousse un cri, elle semble avoir oublié quelque chose. Elle se presse. La grosse femme rentre en trombe dans la jeune fille mais elle n’ y prête aucune attention et se place en fond de scène. 

Avance alors l’homme d’allure bourrue. C’ est un manouche .

MOUSTIQUE 

Moustique a une moustache, il est petit mais costaud. Chemise à carreaux, chaine en argent avec une griffe de lion.

Il se lisse la moustache.

Sort un peigne, crache dans sa main, et se lisse les cheveux .

-Approchez les bons rabouins, les bonnes rabouines, y’en aura pour tout le monde que vous êtes!

Je prends la quatre voie avec mon camping et j’allons faire mon marché ou bien chiner quelque pourraisse.

Quand je suis placé vers Boucicaut, je prends même le métro des fois. 

Je tombe du lit à la pointe du jour.

République: la ligne 8, la longue qui fait Balard-Créteil, celle où qu’il y a tous les gadjés qui finissont d’pioncer et qui se déréveillent quand le wagon, il grince.

Ils ont tous la ganache qui traine par terre, parce que la barre du métro au milieu est poisseuse et qu’il y a trop de monde pour y foutre la main dessus pour se tiendre assez droit pour ne pas perdre l’équilibre.

Parce qu’il faut le dire aussi, c’est que ça candave !

Mélange d’odeur de moutrepaine, de transpirage du réveil, des boques aux haleines de café et de savates qui ont du trop servir.

Et puis ma couille !

C’est qu’ils ont pas envie d’aller au boulot, comme ils se font crossave dessure et à cause du peu de lové qu’ils passent à trimer !

Moi je compte.

Je compte le nombre des stations, les minutes entre chacune des stations, et les secondes. 

Je compte aussi le temps des arrêts, le temps des pannes de lumière. Le temps qu’il y a entre chaque toussement.

Et puis je guette les lumières, les reflets, les ganaches de ceux qui sont dans le wagon d’en face et je fais le détail de ceux qui sont dans ma rame, leurs soupirs, leurs boques, leurs fossettes, leurs poils dans les oreilles, leurs grains de beauté. 

Je regarde leurs savates et j’essaie de deviner la grosseur de leur nez :

-« Qui veut le kilo de patates douces, il est pas cher ! Mademoiselle ? des matrelis ?

Y’a aussi des courgettes, des grosses courges, des endives, des poireaux, des potirons, des tordus, des vilains, des pas bien beaux, des djounguelos ! »

Quand je rentre vers moi le soir, quelle bonté pour moi de retrouver ma grosse, ma pessi.

Elle est choukar comme une orange bien dorée et elle a les yeux qui pétillent. Tout pour me faire mourir.

Elle m’aide à enlever mes savates, elle me fait un tchoum juste à ras de la bouche, et elle me prépare des petits plats. 

La nuit, elle colle ses pieds contre moi pour pas qu’elle ait froid et moi, je lui réchauffe ses petits pieds, ses petites vasses, et puis je lui réchauffe son petit corps.

Mon petit bout de femme.

La jeune fille recrache la fumée.

On plonge dans son univers quotidien .

Les personnages interprêtent les voix de ses pensées.

L’homme :-« La petite Canard est attendue par sa mère au rayon 3 du magasin »

La grosse :-« La voiture immatriculée PIGEON 34679 91 va être enlevée dans quelques minutes si le propriétaire ne se déclare pas dans les 5 minutes suivant cette annonce ».

Le clown:-« L’ heureuse gagnante de la cocotte minute est attendue devant l’ entrée du camping »

La grosse :-« Tiens toi droite Cathy, mouche toi, et dis bonjour a la dame »

La jeune fille se remet en position plus droite, essaie des « bonjours » de différentes manières, et sort de ses pensées à cet appel :

la voix :« On appelle Mademoiselle Fanny Canard » : 

Elle se lève et éteint sa clope, elle se mouche bruyamment, se recoiffe rapidement et  se lève face public . 

Bruit d’une porte de métro qui s’ouvre quand elle s’avance.

La voix :« Could you introduce yourself ? »

-« Oui, et bien, bonjour(elle ne sait pas à qui s’adresser)

Je m appelle Cathy Canard, j’ ai 28 ans, je mesure 1m 71,  je suis comédienne, enfin j’ essaie… .

Elle se place automatiquement en profil droit, profil gauche, tourne sur elle-même maladroitement, montre ses mains et sourit.

Clic d’ un appareil photo. Elle se fige à chaque clic photo.

Clic photo.

Clic photo.

Silence.

Elle se présente.

-J’ai déjà pas mal tourné pour le cinéma et de la télévision,  aux côtés de grandes figures françaises et américaines, et même une fois, dans un film japonais. 

J’ai souvent été retenue pour faire des passages importants, des allers et venues, dans des séquences « clefs » de films. Par exemple : un aller retour devant chez un coiffeur dans « Black Jack », un passage en courant sur un passage pour piétons dans « La fille d’en face », ou une démarche plus sexy dans une allée en fleur dans une série anglaise.

Mon rôle le plus marquant a été d’ interpréter la petite nièce de Richard Gere pendant l’enterrement de sa grande tante, au cimetière du Père Lachaise. Un film américain, oui. Je devais chuchoter à l’ oreille de ma camarade des phrases de mon choix tout en ayant l’air effondré : -« Qu’est ce que c’est triste, c était quand même quelqu’ un de bien, elle était si généreuse », ou « c’est long , ça fait combien de prises ? Il a dit son texte Richard ?, qu’ est ce qu’ on mange à la cantine ce midi ? », en pleurant. 

Elle continue et s’enlise peu à peu.

Je sais faire des diagonales aussi. Pas mal de diagonales. Par exemple, la diagonale de la colère (elle mime), de la tristesse (idem)ou du rire (elle rit). Je suis forte à la diagonale du rire. Ça commence tranquille et ça explose en crise de fou rire. Je sais passer d’une diagonale à l’autre aussi, et faire la diagonale sexy aussi. Vous voulez que je vous en montre une ? (n’ayant pas de réponse, elle continue…)

Bon bah, sinon , j ai joué aussi dans différents spots publicitaires pour des spécialités culinaires, comme le pâté, le saucisson ,le fromage , les salades toutes prêtes, ou encore des produits ménagers, entretiens, lessive, liquide vaisselle, lave glace, parfums d’intérieur… 

Je devais dire des phrases du type : « c’est si onctueux, si doux, si succulent » ou, « tout est bon dans le cochon » ou encore « pour un linge plus éclatant, il ne vous reste plus que (elle fait mine d’aller chercher le produit et le montre devant elle : « Liquid star »)…

On l’ interrompt brutalement, on en a visiblement rien à faire et ça dure depuis trop longtemps.

La voix: -« Mademoiselle Canard, nous vous castons today pour une publicité pour un dentifrice. Le but est de montrer que vous allez avoir une haleine plus fraiche grâce à la nouvelle pâte dentaire COLGIDENT. La première scène se passe lors de votre anniversaire, tous vos amis sont réunis , ils approchent avec un gâteau, mais vous avez un problème, vous n’osez pas souffler les bougies : Ceci est la première situation. Dans la deuxième situation , vous venez d’utiliser Colgident, et vous êtes heureuse de souffler sur toutes vos bougies devant tous vos amis, tout va mieux, vous vous sentez bien, vous êtes à l’aise dans vos baskets , enfin , plutôt dans vos dents (il ricane à sa blague),

-« Dans la troisième situation, on vous voit en train de vous laver les dents »

-«  à vous, go ! »:

Musique ridicule.

Elle mime la première situation, puis la deuxième et enfin la troisième…

(La situation est grotesque , car les séquences à jouer sont stupides et ridicules et, elle surjoue malgré elle et glisse dans le grotesque)

La voix: …(Gros blanc)…

-Bien, au revoir Mademoiselle Canard, on vous rappellera lundi prochain seulement si vous êtes retenue bien évidemment.Autant  vous dire qu’ on voit tout Paris , 

-All the actresses in Paris are at this casting ,  thank you .

Et brossez vous bien les dents! (il re-ricane à sa nouvelle blague)…

La jeune fille sort, pathétique. Bruit de porte.

Phrase commerciale dans le fond « COLGIDENT, PLUS DE FORCE POUR VOS DENTS », le clown est étonné . Il regarde en l’air, sceptique.

La grosse femme est avec son journal et un gros sac à main. Elle lit son journal devant elle, elle se retrouve avec l’homme manouche, l’un à coté de l’autre face public de chaque coté de la scène.

Les gestes de la grosse et de Moustique sont saccadés durant toute cette séquence, leurs corps bougent comme dans le métro car ils sont plongés dans l’univers d’un métropolitain parisien bondé, un jour d’hiver.

Bruit sourd du métro. Bruit de porte. Les deux personnages entrent .

LA GROSSE FEMME :

Lundi 26 novembre ..

MOUSTIQUE :

Plaqué contre la porte.

GROSSE FEMME :

Premier décan, vous retrouverez l’ épanouissement originel de vos débuts d’origine.


MOUSTIQUE :

Le nez presque écrasé contre le carreau tout poisseux, carrément poissonneux.

FEMME : 

Votre mari redeviendra l ‘ amant de vos rêves les plus enfouis et de vos aires de jeux.

MOUSTIQUE :

Je sens pas comme une petite pression vraiment gênante au dessus de mon omoplate droit. 

Qu’est ce qu’elle peut transporter de si pointu dans son sac cette gadji là ?


FEMME :

Deuxième décan et célibataire, vous serez saisi d’un soudain sentiment vif et profond de solitude quasiment organique.

La femme ne se sent pas bien, d un seul coup, elle se tâte. Elle tâte son pouls.

MOUSTIQUE : 

chlick boom , wizz 

Il est comme éjecté dehors, à cause du monde.

FEMME :

Restez calme

MOUSTIQUE :

En gueulant

Encore trois putains de stations.

FEMME :

Inspirez doucement, faites de la respiration abdominale.

Ce qu’elle fait.

MOUSTIQUE : 

C ‘est dans le ventre maintenant qu’elle me l’enfonce, seigneur. 

C’est quoi ce machin, un parapluie ? 

Un pouchka, une trompette, une statue africaine ? 

Peut être une flûte ou une pompe a vélo ? Ou un sex toy ? 

Voilà elle va me faire jurer, c’est pas agaçant ça ! 

Vous ne pourriez pas tourner votre sac un peu plus sur la gauche, s’il vous plait ma bonne dame ?

FEMME : toujours plongée dans son journal

Attendez le 25 du mois prochain, pour vous sentir de nouveau désirable, sensuelle, sexy, féminine, bref, un peu moins jaune et défraichie. Faites de l’exercice.

MOUSTIQUE :

C’est pas possible de bouger là dedans, Zinda.

Chlick boom. Wizz…

Il est rééjecté dehors.

FEMME :

Inspirez, expirez. 

Marquez des gestes de sympathie aux gens que vous croiserez sur votre route.

Elle sourit faussement et dit bonjour à quelques uns.

MOUSTIQUE : 

Et c’est reparti. Tous ces gadjés aux odeurs mélangées. Et aucune odeur que je reconnais sauf celle du poisson du carreau. Ils sont tous sans saveur ici.


FEMME : 

Tenter de garder le regard toujours vers le haut en l’accompagnant d un léger sourire béat.

Elle essaie.

MOUSTIQUE : 

Impression d’être dans un aquarium entouré de poissons rouges plus vraiment rouges. Un véritable bocal d’anchois.

FEMME : 

Pour vous sentir plus fort et plus positif, et surtout plus sûr de vous.

Elle se tient droite, la tête haute.

MOUSTIQUE 

C’est ça, avoir moi aussi la chance de pouvoir jouir d une mémoire d’une minute.

Chlick boom wizz.

Elle fait le poisson rouge. 

Lui aussi.

LA JEUNE FEMME

Elle rentre dans le « soi disant » métro. 

Bruit d’une porte qui s’ouvre. Les personnages sont là : des poissons rouges.

C’est toujours pareil ici. Y’en a toujours un qui ressemble à un autre.

Elle se déplace et fait le tour des gens .

Aucun ne fait attention a elle et à ses gestes et paroles, car tous ont, soit le dos tourné, soit ils sont occupés à faire autre chose. 

Elle est  transparente .

On a toujours l’impression de l’avoir croisé quelque part l’homme qui tousse, qui ressemble a l’autre qui cache sa tête dans son magazine pour ne pas qu’on le voit. 

Celui-ci a sans doute un lumbago, il a l’air complètement coincé.

Tous ces gens qui m’épient, comme si j’ allais leur refiler je ne sais quoi.

Ils ont tous la même allure ici.

Tous la même allure que tous ceux que j’ai déjà croisé dans n’importe quelle salle d’ attente.

La porte s’ouvre.

Chaque personnage sort .

On passe d’un coup dans une ambiance plus feutrée et intimiste où on retrouve la grosse femme , seule, qui regarde son journal.

LA GROSSE FEMME

Elle fait un calcul tout haut : 88. Elle lit tout haut, à elle même:

-TSING: le puits ;

Si l’on est presque arrivé à l’eau mais que la corde ne soit pas encore entièrement descendue ou que la cruche se brise , cela apporte l’infortune.

L’oie sauvage se dirige progressivement vers la falaise.

Sur la montagne est un arbre, et derrière du givre. 

Quand on marche sur du givre , la glace solide est très loin.

« Comment pourrait on demeurer longtemps ainsi? »

Elle pianote le numéro sur son téléphone.

« Oui allo Mr Fuxi ? , le tirage m’indique des choses très obscures , quand puis je vous revoir ? »

Elle semble encore plus stressée.

On passe alors dans une atmosphère plus inquiétante.

Pause musicale: Le clown lance un : « Mesdames, Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter, pour la première fois en France, Sid Vicious : »

Le clown prend l’accordéon , chante en yaourt « my way » , et cela vire en une ambiance très punk.

LA JEUNE FEMME

La jeune femme va s’ asseoir sur les genoux du clown qui n’y prête aucune attention et se déplace ensuite comme si elle n’était pas là. C’est une sorte de danse des corps. 

Elle ne fait que tomber des genoux du clown, et se relève sans cesse , retombe, se retrouve la tête en bas, se relève, s’asseoit, retombe, et ainsi de suite…

il peut y avoir des images de plongeon acrobatique sur le mur du fond.

Ça doit être drôle d’avoir une vie a soi. Sans être obligée de penser. Là, sans une parole et sans un cri.

Plongeon arrière droit, coefficient 1.5.

Tombée de haut. Jetée a l’eau.

N’importe comment, n’importe quelle heure, n’ importe quand, dans n’importe quel sens.

5.4,5.6.5.5.

Attendre.

Attendre.

Sortir les rames.

S’essuyer avec une peau de chamois.

Les anges passent pour éviter de dire, les anges passent parce que parfois il vaut mieux se taire.

Sans cesse.

Remonter.

Rêgler sa bosse.

Se mettre en deux, se découper, petite, toute petite, devenir autre. 

Se concentrer sur le bord de la planche qui rebondit.

Ne rien bousculer s’il vous plait.

J’aimerais bien arriver à la voir cette étoile.

Se balancer. Sauter. Vriller. Partir en renversé.

On me dit que j’ai l’air noyée , je ne comprends pas pourquoi.

Ressortir de l’eau après un plat, les cuisses rouges.

Les gens se disent en me voyant :

Le clown : « Mademoiselle, vous avez l’air si mouillée, … vous avez une de ces têtes que l’on ne voit que dans les piscines publiques… »

Elle : « j aime pas raconter, je pleure, ça plonge à l’intérieur, et ça flotte en surface ».

Bruit d ‘un battement de cœur. 

LE CLOWN

Il se raconte de manière intimiste. Il peut tourner sur lui même, sur une plate forme .

J’ ai une toupie dans la tête qui tourne tellement vite que ça me fait perdre le nord.

C ‘est comme une musique que j’ essaie d ‘oublier mais qui me revient toujours dans l’ciboulot.

Putain de refrain.

Ça chante a l’intérieur, c’ est comme un écho coincé au fond du cœur, un hoquet qui reviendrait sans cesse, et qui parfois te secoue.

Putain de chanson.

On a l’ impression de l’oublier mais on ne fait qu’essayer de vivre avec parce qu’on n’ a pas le choix.

L’ impression de passer sa vie à marcher à l’envers.

Finalement, on arrive bien à faire semblant.

Moi je fais semblant. 

Je fais semblant de vivre. Je fais comme si…

J’apprends à regarder la nuit, je n’ai pas le choix.

Ne plus l’ avoir en face de soi alors qu ‘elle est encore a l’ intérieur de soi.

Et ça tourne, ça ne s’arrête pas.

C’ est noir.

Il joue avec le soufflet de son accordéon. Comme une respiration.

Il a maintenant le visage blanc, mal démaquillé. 

MOUSTIQUE 

Je me sens d’une puissance en moi. 

C’est dans le ventre, au plus profond du bide que ça me kerave.

Ça bouge, ça me mord, ça me vibre, ça retentit en dedans de moi.

Pas besoin de parler, juste la manière de me regarder qui me touche.

C’est tchoumouni que tu sens ça, c’est rare, mais quand tu y as goûté une fois, après t’es perdu. 

C’est une drogue ce parfum, cette odeur, ses yeux qui te noient par leur profondeur, ses caresses qui t’hypnotisent par leur lenteur, son petit corps.

Se lever, faire la vie, (re)kerave la vie.

Ne jamais vouloir s’arrêter.

Elle tient mon cœur entre ses vasses.

Ma tikni roumni, ma kameli. C’est comme trouver la perle que l’huitre chérie au fin fond d’elle.

Avant, j’étais libre. Je me déreveillais, je me levais,  je m’en allais chiner, je me promenais, je me couchais ici ou là et je me déreveillais ailleurs. J’avais l’immensité du monde pour moi.

Plus maintenant, je suis rodave.

Des trimards ont voulu emmené ma femme.

Quand ils sont venus la prendre, j’ai tchadarvé.

Ils sont arrivés à coup de serpette et j’ai tiré.

Ils ont voulu tout massacrer. J’ai eu peur. Je suis allé prendre le pouchka dans le camping, je suis revenu et j’ai tiré.

Six cartouches. Pam Pam Pam.

Deux à blanc.

Deux dans les jambes d’un. Une dans le genou. Une dans le bras de l’autre.

J’attends mon procès. Je dois pointer tous les jours. Je voyage plus. Je suis rodave, accusé de double homicide volontaire.

Il tire 3 balles au public.

Musique.

Il se lève, la grosse femme et la fille rentrent.

Moustique danse seul sur lui-même. La grosse femme danse sur elle-même. La fille fait de même. 

Le clown les regarde faire. Tous tournent.

LE CLOWN

Danser, danser, sans s’ arrêter,  à en avoir la tête qui tourne.

Je pense plus à rien.

Je tombe amoureux. 

Je regarde un point précis pour pouvoir me retrouver dans le bon sens, sinon ca peut me faire perdre la tête cette connerie.

La jeune fille est à côté. Puis les voix du clown et de la jeune femme se mélangent.

Cette scène doit être jouée comme une scène où l’un et l’autre tomberaient amoureux.

LA JEUNE FILLE : 

Je vois ou je crois voir.

LE CLOWN : 

Je m’invente que je vois.

LA JEUNE FILLE : 

Un, deux, trois. Regards. 

Est-ce que c’ est juste dans ma tête que ça se passe ? 

Je suis complètement perturbée par cette présence énigmatique qui a l ‘allure d’un de mes échos coincés.

LE CLOWN : 

Les aveux sont souvent une histoire d ‘intermédiaire même s’ils sont faits par quelqu’un de très maladroit. C’est l’ urgence des corps qui crie à la parole de se faire entendre.

LA JEUNE FEMME : 

La bise des sept heures du matin, au pied du sacré cœur me rapproche de sa bouche. Je ne suis plus à l’endroit, je veux fuir dans la minute qui suit.

LE CLOWN : 

Le champagne a envahi mon cerveau de bulles.

J’ ai un hoquet qui ne passe pas.

LA JEUNE FEMME : 

Rouges. 

Habiles pour ne pas parler. 

Discussions avortées. 

Impression de pouvoir mourir sur place. 

Sensations trop troublantes pour paraître intelligente et sûre de moi. 

Aucun mot ne me vient. 

Pourtant, si il savait que ca bouillonne de pensées dans ma tête.

LE CLOWN :

Tant mieux que d ‘autres soient là, jaunes, rouges, singes, bières, verres, allumettes, cornichons ; ca évite de se parler.

LA JEUNE FILLE :

Pour moi, c’est si troublant que j’en deviens muette.

Personne ne peut penser qu’a l’ intérieur de ce moi là, c’ est tout en turbulence.

Je me décompose. 

Je me liquéfie de sensations nouvelles que je ne comprends pas.

Etre décadrée cette fois, ca m’ arrangerait bien.

LE CLOWN :

Tout me fait penser à ça. 

Mon cœur s ‘accélère. 

C’ est sa voix aussi.

LA JEUNE FILLE :

Ces chiffres que je n’ arrive pas à taper sur le clavier de mon téléphone. 

Je suis rouge, et jaune.

LE CLOWN :

Des idées.

LA JEUNE FILLE :

Des mois.

LE CLOWN :

Des messages.

A DEUX : 

Des rendez vous que l’on préfère annuler.

LA JEUNE FILLE :

Impression de retomber a l eau.

Rejetée à l’ eau.

A la renverse. 

Mon cœur est à contre sens.

Je ne veux pas boire la tasse.

Tout ça qui se rassemble au même moment pour m’ aider a me balancer dans ma vie un peu plus vite et un peu plus fort.

J’ ai mes claquettes à côté de moi.

Comme un sentiment d’angoisse qui nous prendrait au bide mais qu’ on ressentirait pour une fois , en positif.

Un mal de l’imagination.

Ça y est je suis encore en maillot de bain.

LE CLOWN :

Il n’a plus de maquillage, il n est plus habillé en clown, il est redevenu un homme des plus banals.
Il ne regarde pas le public.

Il y a des étoiles qui parfois éclairent l’obscurité. 

Et puis, elles filent.

Long moment.

Il est seul .

Après un long moment, la jeune fille arrive.

LA JEUNE FILLE et LE CLOWN

Elle s’approche, et :

La jeune fille:

-Monsieur,

-Monsieur ?

Vous n’auriez pas une cigarette?

Le clownouvre la boîte à musique

Ils la regardent. Il regardent le spectacle et écoutent la musique. On voit des figurines qui tournent sur elles mêmes. 

Le clown et la jeune fille se regardent pour la première fois. 

Ils s’écoutent. Se respirent. 

De profil au public.

Le clown ramasse une photo laissée durant les premières scènes, et dit : « vous êtes jolie sur cette photo ».

musique stridente

NOIR

une étoile.