TEXTES

Texte 1:

« Rabouins »

THEATRE

Conte poétique de Marine Danaux

-version de mai 2016-

Une valise .Un accordéon, une chaise.

Un clown se lève et se met à bouger face public. Il se prépare comme pour un spectacle. Il gesticule, bouge comme dans un costume mal taillé qu’il n’a pas. Il fait les 100 pas. Revient. S’arrête. Marche. Il bouge la chaise, l’accordéon. L’accordéon, la chaise. Il ouvre sa valise. Il sort une boîte. Il place devant lui la boîte. Il la regarde. Il se relève. Fait le tour de la boîte. Il referme sa valise. Il s’assoit dessus. Puis se relève. Il semble bien nulle part. Il finit par mettre sa valise face à lui.

Le clown, comme prêt à parler à sa valise.

LE CLOWN, un clown très maquillé qui n’a pas d’ âge.

Il se démaquille et se déshabille face public. Parfois, il s’arrête et se fige pour laisser la place aux autres. Le clown est en habit de clown.

Rien ne se passe, rien…

Et pourtant, j’attends, je ne fais que ça, attendre qu’il se passe quelque chose.

Parfois, je me mets sur un banc et j’attends.

Un pigeon vient se poser en face de moi, l’air de rien comme pour me provoquer, et voilà qu’il me dilapide une miette de mon sandwich au saucisson, la miette qui vient de tomber, sans même que j’ai eu le temps de m’ en rendre compte.

Il vient de me piquer les miettes de mon intimité, de ma vie à moi.

Le clown remonte la boîte qui semble être une boîte à musique .

Musique stridente sur une entrée rocambolesque de trois personnages : 

Une jeune femme de 25-30 ans, une grosse femme de 40 ans et un homme de 40 ans.

Ces gens là arrivent de droite et de gauche avec des valises et ils font des allers et retours sur la scène : courses, marches rapides, arrêts, pauses, ils se croisent et se re croisent.

Tous ont des démarches appuyées à la limite du grotesque.

Ils ne se frôlent jamais malgré le chaos ambiant.

Ils restent sur scène.

La jeune femme refait ses lacets.

La grosse femme regarde sa montre.

L’homme attend et tape sur sa valise.

Puis l’image se fige sur l’arrêt de la musique.

Seule LA JEUNE FEMME avance.

Elle a 28 ans. C’est une jeune femme banale, mince, avec une démarche saccadée, elle parle à l’avant scène.

On ne me voit pas, je suis quelqu’un qu’on ne voit pas.

On ne me remarque pas.

On ne m’entend pas non plus, quand je parle, on ne m’entend pas .

On ne me sourit pas non plus, on ne me sourit pas.

Et on ne me touche pas, même pas un peu, on ne me touche pas.

Jamais personne ne se rappelle de moi.

On me redemande sans arrêt mon prénom et on m’affirme toujours qu’on ne m’a jamais croisé.

On ne me voit pas, on ne m’entend pas, on ne me touche pas.

Je commande un verre.

Il m’entend pas, il me voit pas, il me parle pas, il me touche pas. Je ne le touche pas, je l’entends, je le vois, je lui parle. Merde ! Oh ! Ouh ou ! (elle fait des signes)

Elle sort alors plusieurs photos de son sac et les montre au public, tout en parlant.

Je suis floue là-dessus sur les photos, je suis toujours floue. Toujours celle qui a bougé au moment où ça s’est enclenché.

Quand je ne suis pas floue sur les photos, on ne me reconnait pas.

C’est toutes celles où je ferme les yeux, comme celle-ci.

Ou alors, je suis juste sur le côté, comme celle là, et là ça déforme complètement le visage.

Je ressemble à un truc élastique, large, démesuré, avec un nez trop long, un triple menton, et des joues flasques et étirées.

Elle laisse ses photos par terre, puis elle s’asseoit et ne bouge plus.

LE CLOWN tourne autour de la jeune femme.

Y’ a pleins de fois où je m’ennuie, je m’ emmerde, je tourne en rond.

Même quand on me parle, parfois, je m’ennuie.

Alors, je pense à autre chose. Je fais semblant d’écouter mais je pense à autre chose.

Ils vous donnent envie de penser à autre chose ces gens qui viennent tout vous raconter.

Les autres personnages prennent la parole :

La grosse : C’est pourtant bientôt les saints de glace , et on dirait qu’on est encore en hiver .

L’homme , tatant le vent avec son doigt: Si ça s’ trouve on aura le ciel bleu en novembre cette année ! .

La jeune fille, qui est en ATR , la tête en bas: En Angleterre, il pleut des chats et des chiens, et en France, il pleut comme vache qui pisse.

La grosse : D’habitude, à cette période, j’enlève toujours ma petite laine.

L’homme : Si tu pisses contre le vent , t’ étonnes pas que ça t’ éclabousse les pieds un jour ou l’ autre ! .

Tous, sorte de cacophonie (les uns sur les autres) :Ah bon ? Comment ?, comment quoi, comme si, comme ça, oui , non , peut être ? Pourquoi ? J’sais pas, peut être, oui vous avez sûrement raison, non c’est pas ça, mais oui bien sur , c’est ça .

Le clown , qui termine la discussion : c’est ça, oui, y’a plus de saison…

Je réponds.

J’écoute.

Je re -réponds

je ré -écoute.

Les phrases et les séquences passent, comme des mélodies lancinantes qui s’épuisent,  qui se répètent, qui se radotent.

J’écoute.

Et ça passe.

Ça tue le temps.

Tout prend l’écho d’un disque rayé.

Il remonte encore sa boîte.

Le clown veut fumer une cigarette, il cherche son paquet dans sa poche. Il prend une cigarette, remet son paquet dans sa poche, puis il cherche visiblement son feu partout qu’il ne trouve pas. Il met sa cigarette à la bouche.

(ses gestes sont saccadés, comme un automate)

LA JEUNE FEMME

Elle s’adresse au clown qui ne lui répond jamais et qui ne semble pas la voir.

Excusez moi monsieur, vous n’auriez pas une cigarette ?

-A me dépanner ?

-Monsieur ?

-Une cigarette, une clope, un cigare, une vraie, une fausse blonde, une longue, une courte, une mince, une bien , une male roulée ?

-Une Sun light sinon, une Merveillous, une Romaine, une Gauloise… une Lucky Style ?

-Légère ou non, je m’en fous.

-Pas mentholée juste, ça me rend malade du ventre.

-Forte ou pas forte, je m’en contrefous.

-C’est parce que je les ai oublié chez moi.

-Avant, je fumais des « pêche abricot » et ça me donnait des maux de cœur. Quand j’ai commencé à fumer en cachette, pour faire comme les potes de la cour, je fumais le paquet entier dans la journée.

-Malade, ça m’a rendu, et en plus, ça cachait même pas l’odeur du tabac en rentrant à la maison.

-Bêtement oubliées.

-Partie et claqué la porte.

-Elles ont du rester sur la table dans l’entrée.

-D’habitude, j’y pense. Le chien, la lumière, les clefs, la veste, le pardessus, l’ écharpe, puis les clopes.

-Pas là.

-Pas pensé.

-Pas ce matin .

-Monsieur ?

Le clown ne réagit pas. Elle va lui piquer la cigarette qu’il tentait de s’allumer avec un briquet qu’il a enfin trouvé mais qui ne marche pas. Elle allume la clope avec son propre briquet qui , lui, marche, et elle avale la fumée.

Le clown prend alors un sandwich dans sa valise et s’apprête à le manger, il se lèche d’avance les babines  .

Arrive la femme « grosse » qui récupère ce sandwich et qui le lui croque, puis, qui émiette des petits bouts qu’elle jette devant elle machinalement. Elle ne regarde jamais le clown, elle a un débit rapide, elle a un journal dans la main, des talons sur lesquels elle n’est pas stable et elle semble avoir mal aux pieds.

LA GROSSE FEMME

C’est une femme assez grosse. Avec des talons et des habits de couleur vive à pois.

Avec Jean Léon, ça s’est fait comme ça, d’un coup d’un seul.

J’étais au café d’la rue de Ménilmontant, celui qui fait le coin et il a débarqué, comme ça, la tête derrière mon épaule, l’air décidé à m’aider à faire mes grilles. Les grandes grilles du journal de la veille qui trainaient sur l’comptoir, et que le patron m’avait mis gentiment de côté. Y avait juste trois, quatre mots trouvés, et encore, y’en avait qu’un de bon. Il est arrivé derrière moi Jean Léon et il m’a dit sans que je lui ai rien demandé, vue que je ne l avais même pas vu venir:

« Voyez vous ma petite dame, pour faire des mots fléchés, et bien, il faut être très tactique :

-d’abord on ajoute les « s » des mots qui sont au pluriel,

-ensuite, on écrit toutes les terminaisons des verbes car un verbe finit toujours par un « r », tenez, par exemple, « sauter » : c est s-a-u-t-e-et -r, verbe du premier groupe donc, et puis « rougir » : r-o-u-g-i- et un -r , deuxième groupe ma petite dame.

Il faut le dire : à ce moment là , j’étais rouge comme une tomate,  je haïssais qu’on vienne me déranger dans ce moment privilégié de ma réflexion.

-Et c’est qu’il a continué pendant vingt bonnes minutes, comme s’il m’énonçait tous les exemples du dictionnaire :

-vous avez aussi « rocouer », « rognonner », « taluter », premier groupe, « conjouir » et « empuantir », du deuxième groupe et « pourfendre », « chaloir », et « trefondre » du troisième groupe.

-le « caracul » est un petit mouton d Asie, le cénobite est un religieux, et la chatte pelouse, un instrument de jardinage.

-Pour finir, il vous reste toutes les terminaisons des verbes, ce qui est le plus facile.

C’est à ce moment là que je me suis retournée et que j ai découvert Jean Léon, j étais impressionnée.

Non seulement, il avait tout compris aux mots fléchés, mais en plus il en imposait :

Jean Léon avait des moustaches et des poils comme j’en avais jamais vu. Les poils du fond de ses narines se transformaient en moustaches raides et drûes pour remonter ensuite sur les deux côtés de manière voluptueuse et symétrique, et se  développaient en ondulation sur le bout final. Je suis restée bouche bée .

Elle part comme elle est arrivée. Elle pousse un cri, elle semble avoir oublié quelque chose. Elle se presse. La grosse femme rentre en trombe dans la jeune fille mais elle n’ y prête aucune attention et se place en fond de scène.

Avance alors l’homme d’allure bourrue. C’ est un manouche .

MOUSTIQUE

Moustique a une moustache, il est petit mais costaud. Chemise à carreaux, chaine en argent avec une griffe de lion.

Il se lisse la moustache. Sort un peigne, crache dans sa main, et se lisse les cheveux .

-Approchez les bons rabouins, les bonnes rabouines, y’en aura pour tout le monde que vous êtes!

Je prends la quatre voie avec mon camping et j’allons faire mon marché ou bien chiner quelque pourraisse.

Quand je suis placé vers Boucicaut, je prends même le métro des fois.

Je tombe du lit à la pointe du jour.

République: la ligne 8, la longue qui fait Balard-Créteil, celle où qu’il y a tous les gadjés qui finissont d’pioncer et qui se déréveillent quand le wagon, il grince.

Ils ont tous la ganache qui traine par terre, parce que la barre du métro au milieu est poisseuse et qu’il y a trop de monde pour y foutre la main dessus pour se tiendre assez droit pour ne pas perdre l’équilibre.

Parce qu’il faut le dire aussi, c’est que ça candave !

Mélange d’odeur de moutrepaine, de transpirage du réveil, des boques aux haleines de café et de savates qui ont du trop servir.

Et puis ma couille !

C’est qu’ils ont pas envie d’aller au boulot, comme ils se font crossave dessure et à cause du peu de lové qu’ils passent à trimer !

Moi je compte.

Je compte le nombre des stations, les minutes entre chacune des stations, et les secondes.

Je compte aussi le temps des arrêts, le temps des pannes de lumière. Le temps qu’il y a entre chaque toussement.

Et puis je guette les lumières, les reflets, les ganaches de ceux qui sont dans le wagon d’en face et je fais le détail de ceux qui sont dans ma rame, leurs soupirs, leurs boques, leurs fossettes, leurs poils dans les oreilles, leurs grains de beauté.

Je regarde leurs savates et j’essaie de deviner la grosseur de leur nez :

-« Qui veut le kilo de patates douces, il est pas cher ! Mademoiselle ? des matrelis ?

Y’a aussi des courgettes, des grosses courges, des endives, des poireaux, des potirons, des tordus, des vilains, des pas bien beaux, des djounguelos ! »

Quand je rentre vers moi le soir, quelle bonté pour moi de retrouver ma grosse, ma pessi.

Elle est choukar comme une orange bien dorée et elle a les yeux qui pétillent. Tout pour me faire mourir.

Elle m’aide à enlever mes savates, elle me fait un tchoum juste à ras de la bouche, et elle me prépare des petits plats.

La nuit, elle colle ses pieds contre moi pour pas qu’elle ait froid et moi, je lui réchauffe ses petits pieds, ses petites vasses, et puis je lui réchauffe son petit corps.

Mon petit bout de femme.

La jeune fille recrache la fumée.

On plonge dans son univers quotidien .

Les personnages interprêtent les voix de ses pensées.

L’homme :-« La petite Canard est attendue par sa mère au rayon 3 du magasin »

La grosse :-« La voiture immatriculée PIGEON 34679 91 va être enlevée dans quelques minutes si le propriétaire ne se déclare pas dans les 5 minutes suivant cette annonce ».

Le clown:-« L’ heureuse gagnante de la cocotte minute est attendue devant l’ entrée du camping »

La grosse :-« Tiens toi droite Cathy, mouche toi, et dis bonjour a la dame »

La jeune fille se remet en position plus droite, essaie des « bonjours » de différentes manières, et sort de ses pensées à cet appel :

la voix :« On appelle Mademoiselle Fanny Canard » :

Elle se lève et éteint sa clope, elle se mouche bruyamment, se recoiffe rapidement et  se lève face public .

Bruit d’une porte de métro qui s’ouvre quand elle s’avance.

La voix :« Can you introduce yourself ? »

-« Oui, et bien, bonjour (elle ne sait pas à qui s’adresser)

Je m appelle Cathy Canard, j’ ai 28 ans, je mesure 1m 71,  je suis comédienne, enfin j’ essaie… .

Elle se place automatiquement en profil droit, profil gauche, tourne sur elle-même maladroitement, montre ses mains et sourit.

Clic d’ un appareil photo. Elle se fige à chaque clic photo.

Clic photo.

Clic photo.

Silence.

Elle se présente.

-J’ai déjà pas mal tourné pour le cinéma et la télévision,  aux côtés de grandes figures françaises et américaines, et même une fois, dans un film japonais.

J’ai souvent été retenue pour faire des passages importants, des allers et venues, dans des séquences « clefs » de films. Par exemple : un aller retour devant chez un coiffeur dans « Black Jack », un passage en courant sur un passage pour piétons dans « La fille d’en face », ou une démarche plus sexy dans une allée en fleur dans une série anglaise.

Mon rôle le plus marquant a été d’ interpréter la petite nièce de Richard Gere pendant l’enterrement de sa grande tante, au cimetière du Père Lachaise. Un film américain, oui. Je devais chuchoter à l’ oreille de ma camarade des phrases de mon choix tout en ayant l’air effondré : -« Qu’est ce que c’est triste, c était quand même quelqu’un de bien, elle était si généreuse », ou « c’est long , ça fait combien de prises ? Il a dit son texte Richard ?, qu’ est ce qu’ on mange à la cantine ce midi ? », en pleurant.

Elle continue et s’enlise peu à peu.

Je sais faire des diagonales aussi. Pas mal de diagonales. Par exemple, la diagonale de la colère (elle mime), de la tristesse (idem) ou du rire (elle rit). Je suis forte à la diagonale du rire. Ça commence tranquille et ça explose en crise de fou rire. Je sais passer d’une diagonale à l’autre aussi, et faire la diagonale sexy aussi. Vous voulez que je vous en montre une ? (n’ayant pas de réponse, elle continue…)

Bon bah, sinon , j ai joué aussi dans différents spots publicitaires pour des spécialités culinaires, comme le pâté, le saucisson, le fromage, les salades toutes prêtes, ou encore des produits ménagers, entretiens, lessive, liquide vaisselle, lave glace, parfums d’intérieur…

Je devais dire des phrases du type : « c’est si onctueux, si doux, si succulent » ou, « tout est bon dans le cochon » ou encore « pour un linge plus éclatant, il ne vous reste plus que (elle fait mine d’aller chercher le produit et le montre devant elle : « Liquid star »)…

On l’ interrompt brutalement, on en a visiblement rien à faire et ça dure depuis trop longtemps.

La voix: -« Mademoiselle Canard, nous vous castons today pour une publicité pour un dentifrice. Le but est de montrer que vous allez avoir une haleine plus fraiche grâce à la nouvelle pâte dentaire COLGIDENT. La première scène se passe lors de votre anniversaire, tous vos amis sont réunis , ils approchent avec un gâteau, mais vous avez un problème, vous n’osez pas souffler les bougies : Ceci est la première situation. Dans la deuxième situation , vous venez d’utiliser Colgident, et vous êtes heureuse de souffler sur toutes vos bougies devant vos amis, tout va mieux, vous vous sentez bien, vous êtes à l’aise dans vos baskets , enfin , plutôt dans vos dents (il ricane à sa blague),

-« Dans la troisième situation, on vous voit en train de vous laver les dents »

-«  à vous, go ! »:

Musique ridicule.

Elle mime la première situation, puis la deuxième et enfin la troisième…

(La situation est grotesque , car les séquences à jouer sont stupides et ridicules et, elle surjoue malgré elle)

La voix: …(Gros blanc)…

-Bien, au revoir Mademoiselle Canard, on vous rappellera lundi prochain seulement si vous êtes retenue bien évidemment. Autant  vous dire qu’ on voit tout Paris ,

-All the actresses in Paris are at this casting ,  thank you .

Et brossez vous bien les dents! (il re-ricane à sa nouvelle blague)…

La jeune fille sort, pathétique. Bruit de porte.

Phrase commerciale dans le fond « COLGIDENT, PLUS DE FORCE POUR VOS DENTS », le clown est étonné de cette phrase venue de nulle part . Il regarde en l’air, sceptique.

La grosse femme est avec son journal et un gros sac à main. Elle lit son journal devant elle, ils se retrouvent avec l’homme, l’un à coté de l’autre face public de chaque coté de la scène.

Les gestes de la grosse et de Moustique sont saccadés durant toute cette séquence, leurs corps bougent car ils sont plongés dans l’univers d’un métropolitain parisien bondé, un jour d’hiver.

Bruit sourd du métro. Bruit de porte. Les deux personnages entrent .

LA GROSSE FEMME :

Lundi 26 novembre ..

MOUSTIQUE :

Plaqué contre la porte.

GROSSE FEMME :

Premier décan, vous retrouverez l’ épanouissement originel de vos débuts d’origine.

MOUSTIQUE :

Le nez presque écrasé contre le carreau tout poisseux, carrément poissonneux.

FEMME :

Votre mari redeviendra l’ amant de vos rêves les plus enfouis et de vos aires de jeux.

MOUSTIQUE :

Je sens pas comme une petite pression vraiment gênante au dessus de mon omoplate droit.

Qu’est ce qu’elle peut transporter de si pointu dans son sac cette gadji là ?

FEMME :

Deuxième décan et célibataire, vous serez saisi d’un soudain sentiment vif et profond de solitude quasiment organique.

La femme ne se sent pas bien, d un seul coup, elle se tâte. Elle tâte son pouls.

MOUSTIQUE :

Chlick boom , wizz

Il est comme éjecté dehors, à cause du monde.

FEMME :

Restez calme

MOUSTIQUE :

En gueulant,

Encore trois putains de stations

FEMME :

Inspirez doucement, faites de la respiration abdominale.

Ce qu’elle fait.

MOUSTIQUE :

C ‘est dans le ventre maintenant qu’elle me l’enfonce, seigneur.

C’est quoi ce machin, un parapluie ?

Un pouchka, une trompette, une statue africaine ?

Peut être une flûte ou une pompe a vélo ? Ou un sex toy ?

Voilà elle va me faire jurer, c’est pas agaçant ça !

Vous ne pourriez pas tourner votre sac un peu plus sur la gauche, s’il vous plait ma bonne dame ?

FEMME : toujours plongée dans son journal

Attendez le 25 du mois prochain, pour vous sentir de nouveau désirable, sensuelle, sexy, féminine, bref, un peu moins jaune et défraichie. Faites de l’exercice.

MOUSTIQUE :

C’est pas possible de bouger là dedans.

Chlick boom. Wizz…

Il est rééjecté dehors.

FEMME :

Inspirez, expirez.

Marquez des gestes de sympathie aux gens que vous croiserez sur votre route.

Elle sourit faussement et dit bonjour à quelques uns.

MOUSTIQUE :

Et c’est reparti. Tous ces gadjés aux odeurs mélangées. Et aucune odeur que je reconnais sauf celle du poisson du carreau. Ils sont tous sans saveur ici.

FEMME :

Tenter de garder le regard toujours vers le haut en l’accompagnant d un léger sourire béat.

Elle essaie.

MOUSTIQUE :

Impression d’être dans un aquarium entouré de poissons rouges plus vraiment rouges. Un véritable bocal d’anchois.

FEMME :

Pour vous sentir plus fort et plus positif, et surtout plus sûr de vous.

Elle se tient droite, la tête haute.

MOUSTIQUE :

C’est ça, avoir moi aussi la chance de pouvoir jouir d une mémoire d’une minute.

Chlick boom wizz.

Elle fait le poisson rouge.

Lui aussi.

LA JEUNE FEMME

Elle rentre dans le « soi disant » métro.

Bruit d’une porte qui s’ouvre. Les personnages sont là. Des poissons rouges visiblement.

C’est toujours pareil ici. Y’en a toujours un qui ressemble à un autre.

Elle se déplace et fait le tour des gens .

Aucun ne fait attention a elle et à ses gestes et paroles, car tous ont, soit le dos tourné, soit ils sont occupés à faire autre chose.

Elle est  transparente .

On a toujours l’impression de l’avoir croisé quelque part l’homme qui tousse, qui ressemble a l’autre qui cache sa tête dans son magazine pour ne pas qu’on le voit.

Celui-ci a sans doute un lumbago, il a l’air complètement coincé.

Tous ces gens qui m’épient, comme si j’ allais leur refiler je ne sais quoi.

Ils ont tous la même allure ici.

Tous la même allure que tous ceux que j’ai déjà croisé dans n’importe quelle salle d’ attente.

La porte s’ouvre.

Chaque personnage sort.

On passe d’un coup dans une ambiance plus feutrée et intimiste où on retrouve la grosse femme, seule, qui regarde son journal.

LA GROSSE FEMME

Elle fait un calcul tout haut : 88. Elle lit tout haut, à elle même:

-TSING: le puits ;

Si l’on est presque arrivé à l’eau mais que la corde ne soit pas encore entièrement descendue ou que la cruche se brise , cela apporte l’infortune.

L’oie sauvage se dirige progressivement vers la falaise.

Sur la montagne est un arbre, et derrière du givre.

Quand on marche sur du givre , la glace solide est très loin.

« Comment pourrait on demeurer longtemps ainsi? »

Elle pianote le numéro sur son téléphone.

« Oui allo mr Chang ? , le tirage m’indique des choses très obscures , quand puis je vous revoir ? »

Elle semble encore plus stressée.

On passe alors dans une atmosphère plus inquiétante.

Pause musicale:

Le clown lance un : « Mesdames, Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter, pour la première fois en France, Sid Vicious : »

Le clown prend l’accordéon , chante en yaourt « my way » , et cela vire en une ambiance punk.

LA JEUNE FEMME

La jeune femme va s’ asseoir sur les genoux du clown qui n’y prête aucune attention et se déplace ensuite comme si elle n’était pas là. C’est une sorte de danse des corps.

Elle ne fait que tomber des genoux du clown, et se relève sans cesse , retombe, se retrouve la tête en bas, se relève, s’asseoit, retombe, et ainsi de suite…

Ça doit être drôle d’avoir une vie a soi. Sans être obligée de penser. Là, sans une parole et sans un cri.

Plongeon arrière droit, coefficient 1.5.

Tombée de haut. Jetée a l’eau.

N’importe comment, n’importe quelle heure, n’ importe quand, dans n’importe quel sens.

5.4,5.6.5.5.

Attendre.

Attendre.

Sortir les rames.

S’essuyer avec une peau de chamois.

Les anges passent pour éviter de dire, les anges passent parce que parfois il vaut mieux se taire.

Sans cesse.

Remonter.

Rêgler sa bosse.

Se mettre en deux, se découper, petite, toute petite, devenir autre.

Se concentrer sur le bord de la planche qui rebondit.

Ne rien bousculer s’il vous plait.

J’aimerais bien arriver à la voir cette étoile.

Se balancer. Sauter. Vriller. Partir en renversé.

On me dit que j’ai l’air noyé , je ne comprends pas pourquoi.

Ressortir de l’eau après un plat, les cuisses rouges.

Les gens se disent en me voyant :

Le clown : « Mademoiselle, vous avez l’air si mouillée, … vous avez une de ces têtes que l’on ne voit que dans les piscines municipales… »

Elle : « J’ aime pas raconter, je pleure, ça plonge à l’intérieur, et ça flotte en surface ».

Bruit d ‘un battement de cœur.

LE CLOWN

Il se raconte de manière intimiste.Il peut tourner sur lui même, sur une plate forme .

J’ ai une toupie dans la tête qui tourne tellement vite que ça me fait perdre le nord.

C ‘est comme une musique que j’ essaie d ‘oublier mais qui me revient toujours dans l’ciboulot.

Putain de refrain.

Ça chante a l’intérieur, c’ est comme un écho coincé au fond du cœur, un hoquet qui reviendrait sans cesse, et qui parfois te secoue.

Putain de chanson.

On a l’ impression de l’oublier mais on ne fait qu’essayer de vivre avec parce qu’on n’ a pas le choix.

L’ impression de passer sa vie à marcher à l’envers.

Finalement, on arrive bien à faire semblant.

Moi je fais semblant.

Je fais semblant de vivre. Je fais comme si…

J’apprends à regarder la nuit, je n’ai pas le choix.

Ne plus l’ avoir en face de soi alors qu ‘elle est encore a l’ intérieur de soi.

Et ça tourne, ça ne s’arrête pas.

C’ est noir.

Il joue avec le soufflet de son accordéon. Comme une respiration.

Il a maintenant le visage blanc, mal démaquillé.

MOUSTIQUE

Je me sens d’une puissance en moi.

C’est dans le ventre, au plus profond du bide que ça me kerave.

Ça bouge, ça me mord, ça me vibre, ça retentit en dedans de moi.

Pas besoin de parler, juste la manière de me regarder qui me touche.

C’est tchoumouni que tu sens ça, c’est rare, mais quand tu y as goûté une fois, après t’es perdu.

C’est une drogue ce parfum, cette odeur, ses yeux qui te noient par leur profondeur, ses caresses qui t’hypnotisent par leur lenteur, son petit corps.

Se lever, faire la vie, (re)kerave la vie.

Ne jamais vouloir s’arrêter.

Elle tient mon cœur entre ses vasses.

Ma tikni roumni, ma kameli. C’est comme trouver la perle que l’huitre chérie au fin fond d’elle.

Avant, j’étais libre. Je me déreveillais, je me levais,  je m’en allais chiner, je me promenais, je me couchais ici ou là et je me déreveillais ailleurs. J’avais l’immensité du monde pour moi.

Plus maintenant, je suis rodave.

Des trimards ont voulu emmené ma femme.

Quand ils sont venus la prendre, j’ai tchadarvé.

Ils sont arrivés à coup de serpette et j’ai tiré.

Ils ont voulu tout massacrer. J’ai eu peur. Je suis allé prendre le pouchka dans le camping, je suis revenu et j’ai tiré.

Trois cartouches. Pam Pam Pam. A blanc. Puis trois autres.

Deux dans les jambes d’un. Une dans le bras de l’autre.

J’attends mon procès. Je dois pointer tous les jours. Je voyage plus. Je suis rodave, accusé de double homicide.

Il tire 3 balles au public.

Musique.

Il se lève, la grosse femme et la fille rentrent.

Moustique danse seul sur lui-même. La grosse femme danse sur elle-même. La fille fait de même.

Le clown les regarde faire. Tous tournent.

LE CLOWN

Danser, danser, sans s’ arrêter,  à en avoir la tête qui tourne.

Je pense plus à rien.

Je tombe amoureux.

Je regarde un point précis pour pouvoir me retrouver dans le bon sens, sinon ca peut me faire perdre la tête cette connerie.

La jeune fille est à côté. Puis les voix du clown et de la jeune femme se mélangent.

Cette scène doit être jouée comme une scène où l’un et l’autre tomberaient amoureux.

LA JEUNE FILLE :

Je vois ou je crois voir.

LE CLOWN :

Je m’invente que je vois.

LA JEUNE FILLE :

Un, deux, trois. Regards.

Est-ce que c’ est juste dans ma tête que ça se passe ?

Je suis complètement perturbée par cette présence énigmatique qui a l ‘allure d’un de mes échos coincés.

LE CLOWN :

Les aveux sont souvent une histoire d ‘intermédiaire même s’ils sont faits par quelqu’un de très maladroit. C’est l’ urgence des corps qui crie à la parole de se faire entendre.

LA JEUNE FEMME :

La bise des sept heures du matin, au pied du sacré cœur me rapproche de sa bouche. Je ne suis plus à l’endroit, je veux fuir dans la minute qui suit.

LE CLOWN :

Le champagne a envahi mon cerveau de bulles.

J’ ai un hoquet qui ne passe pas.

LA JEUNE FEMME :

Rouges.

Habiles pour ne pas parler.

Discussions avortées.

Impression de pouvoir mourir sur place.

Sensations trop troublantes pour paraître intelligente et sûre de moi.

Aucun mot ne me vient.

Pourtant, si il savait que ça bouillonne de pensées dans ma tête.

LE CLOWN :

Tant mieux que d ‘autres soient là, jaunes, rouges, singes, bières, verres, allumettes, cornichons ; ça évite de se parler.

LA JEUNE FILLE :

Pour moi, c’est si troublant que j’en deviens muette.

Personne ne peut penser qu’a l’ intérieur de ce moi là, c’ est tout en turbulence.

Je me décompose.

Je me liquéfie de sensations nouvelles que je ne comprends pas.

Etre décadrée cette fois, ça m’ arrangerait bien.

LE CLOWN :

Tout me fait penser à ça.

Mon cœur s ‘accélère.

C’ est sa voix aussi.

LA JEUNE FILLE :

Ces chiffres que je n’ arrive pas à taper sur le clavier de mon téléphone.

Je suis rouge, et jaune.

LE CLOWN :

Des idées.

LA JEUNE FILLE :

Des mois.

LE CLOWN :

Des messages.

A DEUX :

Des rendez vous que l’on préfère annuler.

LA JEUNE FILLE :

Impression de retomber a l eau.

Rejetée à l’ eau.

A la renverse.

Mon cœur est à contre sens.

Je ne veux pas boire la tasse.

Tout ça qui se rassemble au même moment pour m’ aider a me balancer dans ma vie un peu plus vite et un peu plus fort.

J’ ai mes claquettes à côté de moi.

Comme un sentiment d’angoisse qui nous prendrait au bide mais qu’on ressentirait pour une fois, en positif.

Un mal de l’ imagination.

Ça y est je suis encore en maillot de bain.

LE CLOWN :

Il n’a plus de maquillage, il n est plus habillé en clown, il est redevenu un homme des plus banals. Il ne regarde pas le public.

Il y a des étoiles qui parfois éclairent l’obscurité.

Et puis, elles filent.

Long moment.

Le clown ouvre la boîte à musique.

Il la regarde. Il écoute la musique. On voit des figurines qui tournent sur elles- mêmes. La jeune fille arrive. Ils se regardent pour la première fois, s’écoutent, se respirent.

NOIR

une étoile

Texte 2:

TETE à L’ENVERS, COCHON PENDU

Le poisson rouge

Pauvre petite bête qui tourne et qui retourne dans son bocal, en se demandant toutes les secondes ce qu’il peut bien faire là dedans?

Quel ennui… quelle monotonie dans cette eau stagnante, où les petites crottes s’accumulent après la digestion, et où la couleur tourne souvent au vert, avant de sentir un peu fort.

Il fallut absolument et au plus vite trouver une solution afin de lutter contre cette routine aquatique.

Quel ennui pour lui, mais quel ennui aussi pour moi que de le regarder tourner indéfiniment dans ce bocal rond, toujours dans le même sens, ou presque.

Allers et retours, pas de petite nage sur le côté ou en biais ou en crawl, pas de bulle plus grosse qu’une autre ni de petit saut de carpe à la surface.

Non, c’était toujours le même rythme, toujours la même petite brasse, toujours la même route sous marine, avec une reprise de souffle à la surface.

Je décidai alors de le faire se divertir un peu , de lui faire voir ce qu’était une vie active et amusante afin de pouvoir étudier ses réactions.

J’entamai donc une étude sociologique de l’état d’esprit de mon poisson rouge, vivant depuis plus d’un an dans un bocal, et dans une chambre bleue aux papiers peints composés de dessins de « poules » excentriques ,  où le chat venait parfois boire un peu de son eau avant de retourner ronronner .

Mon poisson rouge se trouvait sur l’étagère, entouré de bouquins littéraires, au cas où il aurait voulu se cultiver un peu. Il avait pour seule compagnie des cailloux venus tout droit de normandie et des coquillages en plastique.

Des petites figurines bleues veillaient sur le bocal. Un miroir lui renvoyait son image afin qu’il se sente moins seul tandis que perché en haut de l’étagère, il pouvait nager tranquille.

C’est dans ce contexte bleu des plus rassurants, que je commençai mes premières expériences « méta-psycho-sociologiques et physiques ». Il faut croire que ces cocottes psychadéliques éveillaient en moi des envies métaphysiques.

Car, oui, c’était moi le nouveau Freud de mon poisson.

Mon poisson n’était malheureusement qu’un petit animal solitaire, enfermé dans un bocal .

Il devait avoir un besoin viscéral de révolte et de libération car les questions primordiales qu’il se posait étaient : Suis je vraiment bien dans sa tête ? Une vie solitaire dans un bocal est-t-elle vraiment supportable ?ae

Je fis en sorte de lui faire suivre les changements de saisons et je prenais soin de lui à chaque variation de température.

L’été, mon bocal séjournait quelques heures dans le réfrigérateur de la maison , en pleine chaleur, je le faisais bronzer quelques fois sur le balcon pour lui permettre de rougir un peu plus. A chaque fois, il avait l’air plus détendu, nageant un peu plus au ralenti, zen.

L’hiver , à l’inverse , pour ne pas qu’il attrape froid, je déposai le bocal directement sur le chauffage de ma chambre, que je rêglais au maximum.

Celui ci se figeait et ramollissait selon l’endroit où il se trouvait , et cela ne lui faisait pas de mal.

Mais revenons à son état moral.

Afin de le réveiller un peu , je décidai de plonger mes écouteurs de walkman dans l’eau du bocal. Quelle ne fut pas ma surprise! Le poisson devint complètement hystérique et il nagea à une vitesse grand V, ce fut inimaginable. J’étais si  heureuse , j’avais trouvé une première solution à son problème, ayant déjà essayé au préalable de lui faire apprécier les effets effervescents d’ une vitamine C mais sans conséquence autre que le changement de couleur de l’eau du bocal, qui avait viré au jaune fluo.

Il me sembla heureux à son tour , sous l’emprise d’un rythme de rock endiablé et criard. Un vrai champion de 20 cm à la nage qui avait trouvé sa reconversion grâce à moi. Sa vie prenait enfin une toute autre couleur.

Je ne sais si ce fut ma pratique des plongeons acrobatiques dans les différentes piscines de banlieues parisiennes qui me montait à la tête à cette époque, mais il fallait absolument que je lui fasse vivre cette expérience vertigineuse d’un saut de quelques mètres de haut. Je plaçai donc délicatement un seau en bas du mur exterieur de ma chambre, la fenêtre se situant à plus de trois mètres vingt du sol.

Je pris avec soin et, avec mes deux doigts, mon poisson hors du bocal et je me plaçai à la fenêtre de ma chambre, juste dans l’axe de sa nouvelle piscine qui allait le réceptionner trois mètres vingt plus bas. Il fallait tout de même viser juste car le seau n’était pas si grand. Je le lâchai et celui ci plongea dans son seau avec une précision impressionnante, ne faisant que très peu d’éclaboussures à son entrée dans l’eau.

Mon poisson, après avoir été le roi de la course à la nage, devint un apprenti plongeur et se débrouilla très bien. Le risque en valait la chandelle. Tels les plongeurs d’Acapulco attendant la vague pour y sauter , mon poisson se laissait porter dans un vol plané vertigineux aux sensations extrêmes.

Sa vie changeait à mon égard et je devenais de plus en plus fière de ses exploits sportifs. Jamais , à notre grande chance, il ne heurta le côté du seau, il y arrivait au contraire droit comme un « i » après un saut de l’ange élancé de ma fenêtre. Les juges lui auraient mis un 7 sur 10 .

Je ne voulu pas tenter des figures plus difficiles, du genre « salto avant », ou « simple arrière demi tour » de peur de l’envoyer chez la voisine, et cela lui suffisait pour un premier apprentissage .

Je décidais aussi d’oublier le saut en élastique. L’experience m’aurait demandé un accrochage technique difficilement réalisable avec mon seul materiel d’écolière. Mais ce n’était pas faute d’y avoir pensé.

Cependant, un soir, mes expériences tournèrent au drame.

Mon poisson prenait sereinement son bain dans la grande baignoire familiale et il se promenait à son aise gagnant beaucoup de place dans cet énorme bassin. Plongeant de temps en temps au gré de mes envies de le voir sauter de quelques centimètres de haut dans cette piscine de notre salle de bain, il nageait à son rythme et autant le dire, paisiblement. Il faisait aussi du toboggan du haut de la baignoire , jouait à la dinette, se lavait au savon, prenait des vagues et faisait du body surf. Ces activités nautiques le plongeaient dans une ambiance de vacances et de jours feriés,  se croyant au Cap vert, avec des courants d’eau chaude.

C’est alors que j’ouvris le bouchon retenant l’eau , pour lui faire prendre conscience de la vitesse du courant et lui donner le sens du risque, afin de l’habituer à l’océan atlantique, en vue de l’amener avec moi dans les landes l’été suivant.

Je continuais inconsciemment, de le faire plonger sous le regard de ma grande sœur, Charlotte, occupée à lire une bande dessinée sur le trône.

Et puis, ce fut la catastrophe , l’eau partit si vite que je ne pu le rattraper assez tôt. Le pauvre poisson disparut dans le tube digestif de ma baignoire. Avalé par ce trou béant, celui ci s’échappa de manière fugace et précipitée hors de ma vue.

Il rejoignit le système de la robinetterie. Je ne savais pas. Je n’osais imaginer toutes les autres possibilités,  et mon esprit s’effondrait.

Ma sœur, elle, rigolait, j’étais en pleurs.

C’était fini.

Ce fut la fin des expériences sportives de mon poisson rouge, et celui ci, je l’espère, retourna nager dans les profondeurs verdâtres voire noirâtres des égouts de l’Essonne.

A moins que je mis fin à tout.

Les chiens de la voisine

La passion de mon enfance se concentrait sur le petit jardin de la voisine qui avait deux chiens que je trouvais superbes.

Whisky , le mâle, était blanc et roux, un peu rapeux, au poil « rat ». Il aboyait.

Gypsie, femelle rapeuse, était noiraude, distante, sans interêt. Elle aboyait.

C’était en réalité deux batards qui aboyaient à chaque imprévu, insupportables aux oreilles de chacun.

Dès qu’ils Aboyaient, ma mère rouspétait contre ces deux ragondins à poils rèches.

Mais je passais tellement de temps chez eux que ma mère devint jalouse de la voisine bien que je n’y allais précisément que pour ses deux roquets.

Les « parents-chiens » s’accouplaient régulièrement et donnaient chaque été, naissance à des petits « enfants-chiens » aussi laids qu’eux.

Je passais encore plus de temps là bas, et directement dans la niche cette fois car ils étaient trop mignons.

J’y passais des journées délectables, jouant avec eux, enregistrant leurs ritournelles dans un magnétophone, faisant des centaines d’allers retours dans leur allée principale, courant et riant à tort et à travers.

Epanouie, je rentrais le soir et sentais l’odeur des chiens au grand désespoir de ma mère, qui n’en pouvait plus.

Ma préférence se portait sur Whisky.

Moche.

Une catastrophe.

Il était ravissant.

Il suffisait que je l’appelle et il arrivait immédiatement au pied du grillage de chez moi, tout heureux et excité, aboyant de plus belle, le poil en sueur, luisant.

Je faisais alors semblant de courir jusque chez lui et là , je hurlais : « STOP » et la bête s’arrêtait tout net de l’autre côté du jardin tel un patineur artistique.

La tête droite et l’oeil vif, il attendait mon nouvel appel pour revenir près de moi, au grillage : « chorégraphie parfaite, ballet précis , arrêts d’une perfection absolue ».

Lorsque j’avais la visite de cousines et de copines, je les faisais entrer dans la niche pleine de paille et de crottes même si elles n’en éprouvaient pas le besoin.

Il fallait qu’elles voient ce que je vivais, et ce que signifiait cette fusion avec ces chiens, cette odeur, ces jeux, ces chansons au micro que j’écoutais en rentrant le soir.

Mais un jour , je pris un raccourci en grimpant par le grillage séparant notre jardin à celui de la voisine, ce qui m’était pourtant formellement interdit par les deux parties adverses.

Hélas, mon pied dérapa et ma basket s’accrocha en haut du grillage.

J’étais suspendue.

Je n’eus pas le temps de répliquer.

Je me retrouvai en l’espace d’un quart de seconde, de l’autre côté certes, mais la tête en bas, accrochée par ma basket gauche.

J’avais la tête face au sol.

Un peu plus et c’en était fini pour moi.

Whisky ne comprenait rien, il me regardait ahuri mais un peu excité, pensant que je faisais une blague, profitant d’aboyer à ce nouvel imprévu.

Je réfléchis quelques minutes avant de trouver la solution à mon problème, tandis que Whisky me léchait desespérément le visage et hoquetait d’abois de plus en plus insolents.

Je lui chuchotais de se taire , de peur de me faire voir dans cette position douteuse, douloureuse et inconfortable.

Mais Gypsy rappliqua, et aboya pour imiter son camarade.

Les trois petits firent de même et ce fut la grande cacophonie familiale.

La voisine se demanda bien ce qui se passait dans son jardin, ouvrit sa porte, sortit,  et me découvrit la tête à l’envers.

Je voyais en effet le monde dans l’autre sens.

Mes idées n’étaient plus très claires et je suffoquais.

Madame Outanh était encore plus grosse que d’habitude, un visage particulier, le menton à la place du front, et les lèvres serrées.

Je voyais ses pieds en plan large, et sa tête de l’autre côté de son corps , elle était furieuse et elle trépignait.

J’étais rouge écarlate car le sang me remontait à la tête.

On aurait pu me prendre pour un chien moi aussi, à l’écoute de mon halètement.

Dans cette situation là, je ne pouvais plus rien inventer. J’étais coincée et prise au piège.

Je dus trouver rapidemment une solution pour me détacher de ce grillage. L’entreprise était difficile à l’envers, car mes baskets étaient hautes et les lacets bien sérrés. Je dus replier mon corps en deux, attraper mon lacet, tirer dessus et faire glisser mon pied.

Je finis par extirper mon pied de la basket coincée.

En chaussette , je pus me mettre de nouveau à l’endroit sur mes deux jambes.

Elle me regardait faire , silencieuse.

Debout, elle me parut moins grosse , mais toujours avec le même menton froissé, et des yeux inquiétants, cette fois.

Elle prit sa canne et chassa les chiens.

Je détachais au ralenti ma basket du grillage.

Mes gestes étaient silencieux.

Ayant peur de prendre un coup, je serrais les fesses.

Je marchais sur du coton.

Les chiens étaient punis, en cage.

Je ne changeais pas de couleur.

Madame Outanh ne dit rien, mais n’en pensait pas moins.

Elle me fit signe de partir moi aussi, mais pas du côté de mon entrée spectaculaire.

Ma tentative de raccourci fut un echec cuisant.

Tel un mime, une basket à la main, une autre au pied droit, et le pied gauche en chaussette rouge et bleu, je pris la grande allée royale pour retourner chez moi.

Boîteuse.

Fumeuse.

Les cheveux en bataille, mais la tête haute et à l’endroit.

Je « bringuebalais» jusque chez moi.

Le Gary

Gary faisait du plongeon acrobatique avec moi tous les mercredis.

Il faisait des pirouettes, des vrilles et des saltos arrières sur des parkings en béton .

Il était petit, les cheveux ébouriffés, et il portait des vestes et des pantalons trop grands.

Chez lui, il y avait un gros perroquet jaune et rouge qui parlait et qui répétait les paroles des feuilletons télévisés. Il gueulait : « Tu sors avec moi Johnny ? », « Ce soir t’es libre ? » , « Comment ça va Branda aujourd’hui ?! », « Comment tu t’appelles beauté ? ».

Il me sifflait dès que je mettais un pas dans sa maison, mais il pouvait aussi être vulgaire et sortir des tas d’insultes dont je tairais ici les noms.

La mère de Gary était une femme mystèrieuse. Elle le laissait totalement libre de faire tout ce qu’il lui plaisait, sans se soucier jamais de rien.

Son jardin était un labyrinthe d’herbes folles jamais coupées, où nous passions des heures à se cacher et à se perdre.

Nous parlions tous les deux une langue secrète que nous avions inventé juste pour nous. Nous inventions nos propres histoires devant l’incompréhension générale.

Il était plus petit que moi en taille et de deux ans en âge, et il était tellement imprévisible que mon père s’en méfiait .

Gary me vouait une admiration sans borne , et je profitais de ce regard attentif pour me sentir tout à fait à l’aise à nos entrainements de plongeon, sous le regard de mon père, notre entraineur.

Gary répétait ce que je disais, et imitait mes figures sur la planche , en l’air , et dans l’eau. C’était ma petite ombre, il marchait sur mes pas.

C’était au premier qui arrivait à l’entrée de la piscine, au premier à sauter sur le trampoline, au premier à être à l’eau, au premier à inventer la meilleure figure en l’air, au premier à monter en haut du plongeoir, à s’élancer de la plateforme du cinq mètres, et à pousser mon père à l’eau, sauf que là, nous ne réitèrerions pas car l’engueulade fut sévère.

Gary partait de chez lui, courait dix bonnes minutes , et attendait la renault 21 de mon père sur le bord de la nationale entre un magasin de meubles, et un restaurant de crustacés.

Avec son sac à dos, sur le bas côté de la route, près de la station essence, on le retrouvait souvent en train de faire l’équilibre ou le cochon pendu sur une barrière.

On allait à la piscine olympique qui avait une fosse à plongeon.

Gary grimpait dans la voiture et sautait à côté de moi :

« Cadagavadaga biendiengien? Tudugu madaga mandangan quétégué, tugudu saidaigai …» et c’était parti pour la parlotte, devant le regard hagard de mon père.

Ce jour là,il avait quelque chose en tête et il ne dit plus rien au bout d’un moment. Il gardait son sac de sport bien droit sur ses cuisses et il ne bronchait pas.

Il me regardait en biais, l’oeil malicieux.

Mon père regardait dans le rétroviseur de peur qu’il prépare quelque chose, puis alluma sa radio préférant écouter les derniers résultats sportifs.

Gary ouvra discrêtement la fermeture éclair de son sac de sport. Pensant qu’il allait me montrer un nouveau jeu, j’étais toute à son écoute. Il me fit signe de me taire, et mit sa main sur ma bouche.

Il en sortit une masse noire, encore chaude…

C’était un énorme corbeau noir complètement mort et il me dit en chuchotant :

-« Après l’entrainement, on le dépèce… ».

La soupe de parfum

J’adorais créer des parfums à l’aide des produits cosmétiques de ma mère nouvellement achetés, de la terre du jardin et de son herbe fraiche, des iris de la voisine et des poils de mon chat.

J’alternais les senteurs selon les plantations de saison et je passais des heures à cuisiner des soupes parfumées à l’aide d’un petit bâton qui mélangeait mes ingrédients.

Je rêgnais sur mon jardin comme une reine, et je créais mes odeurs avec tous ses ingrédients.

Quand on me cherchait, ma mère disait que j’étais sûrement dans le cerisier, avec les branches, les feuilles, les oiseaux, mon bâton et ma soupe.

Le cerisier était mon arbre fétiche.

J’étais monté dans tous les arbres du jardin , mais celui ci était particulier car c’était le seul où je pouvais monter très haut sur toutes les branches. J’étais comme un oiseau , j’avais l’impression de voler et d’être libre et en sécurité, à l’abri de tout dérangement. J’étais un nez perché tout en haut du cerisier .

A un carrefour, deux branches me faisaient de la place comme pour m’asseoir sur un trône et à cet endroit, il y avait un trou, dans le trou, de la terre, des feuilles, des fourmis et des vers : parfait récipient pour mes concoctions.

Ce jour là, je changeai d’emplacement.

Mais où donc aller me percher pour voir le jardin en entier ?

Je choisis aussitôt le toît de la vieille grange en bois de mon père avec une vue plongeante sur le jardin de la voisine, le mien et sur toutes les maisons d’alentour…

La grange était prédisposée, mais la grange était haute et la grange était vieille.

Elle menaçait de s’écrouler car il y avait quelques trous que le vent et la pluie avaient formés.

Je décidai d’y monter, non sans mal, évitant les tuiles les plus fragiles.

La voisine s’appelait Madame « Dizain», et je disais « 10/1 ».

Je gagnais 10 à 1 avec elle tellement je commettais des bétises dont elle ne se rendait compte que quelques jours plus tard, se demandant à chaque fois si ce n’était pas moi.

Je ne l’aimais pas, elle passait ses journées à me reluquer, râlait quand elle m’entendait appeler mon chat, et siffler comme un garçon, et se réjouissait à réciter mes exploits à mes parents.

Ce jour là, je pris une échelle et m’élevai vers les cieux afin de réaliser une création divine avec la bouteille de parfum que mon père avait offerte à ma mère pour Noël, un peu d’eau de pluie composée de petits tétards et de pétales de roses, de la boue, et des morceaux de lavande.

J’avais tout préparé, je mélangeais, je soupoudrais d’un peu de poivre, de gingembre, de noisettes écrasées, et je chuchotais des chansons, libre comme un pinson.

Or, la voisine sortit et leva les yeux.

J’étais alors au dessus de son toit en vue plongeante sur le haut de son crâne rongé par les soupçons. Elle me prit la main à la soupe et cria de surprise et de peur.

Ni une ni deux, elle se hâta d’aller me dénoncer lâchement à mon père, occupé à tondre mes futures saveurs de l’autre côté du jardin.

En l’espace d’une minute, il arriva furieux en bas de la grange et me menaça de grimper si je ne descendais pas tout de suite.

Ses moustaches étaient toutes raides, et son œil virulant. Il avait la tête des mauvais jours, de ceux où il vaut mieux ne pas le croiser le matin. Malheureusement, j’étais face à lui, il était midi, et je devais capituler.

Paniquée , essayant de noyer les tétards de ma soupe en pretextant que ce n’était pas si dangereux et si haut que ça, je fus obligée de regagner la terre ferme .

Mais que diable m’attendait t-il en bas?

Un bon retour à la réalité , loin de mes rêveries nuageuses : une course effrenée entre mon père et moi, mon père hurlant et moi criant en tentant de m’échapper.

On se suivait l’un derrière l’autre tel un chat et une souris. Sauf que dès que le chat se  rapprochait, sa patte ne faisait qu’un avec mes fesses.

Nous fîmes ainsi plusieurs tours du jardin, entrecoupés de mes cris , de mes :« aie », de mes appels à l’aide, et de mes tentatives de fuite. Dizain regardait le spectacle depuis sa petite fenêtre, ravie.

Cela dura longtemps, trop longtemps, jusqu’à épuisement.

Mon père m’eut. Il me saisit en vol plané après un pénible coup de pied.

Je fus punie dans ma chambre et interdit de sortie.

C’était la faute de 10/1, qui , cette fois, avait gagné.

On en était à dix à deux. J’avais encore l’avantage, mais les fesses rouges , et ma vengeance allait être féroce.

J’attendis la nuit et trouvai le moyen de ressortir par la fenêtre pour aller lui déposer une petite surprise dans son jardin : une très bonne soupe avec de toutes nouvelles senteurs…11 à 2.

Les sœurs

Mes soeurs étaient plus grandes que moi en âge, de sept ans pour la première et de quatre ans pour la deuxième.

Pendant toute mon enfance, il était donc très dur pour moi de me faire une place auprès d’elles afin de participer aux parties nocturnes de leurs « crapettes », « crapougnettes, gnettes gnettes », ou de prendre part à leurs discussions endiablées. Elles s’enfermaient à double tour dans la chambre de la plus grande, sans moi , et je les entendais rigoler.

J’étais « la petite », seulement « la petite » à leurs yeux, et j’étais contrainte à jouer toute seule.

J’étais celle qui venait perturber leur tranquillité et prenait d’assaut leurs confidences pour pouvoir les répéter.

Je les embêtais et prenais un malin plaisir à trouver des stratégies d’incruste qui ne réussissaient presque jamais : Taper à la porte, écouter au mur avec un gobelet en plastique, prétexter un accident, manger une bonne glace, menacer d’appeler maman, d’appeler papa, mettre de l’eau sous la porte, allumer les cigarettes secrètes de Charlotte, et passer la fumée en dessous …

Un jour, alors que j’essayais d’ouvrir leur porte avec un tournevis grâce à la mallette à outils de mon père, elles préparèrent une entreprise singulière pour me repousser.

Elles avaient mis au point un jeu pour me terroriser, qu’elles allaient employer à chacune de mes tentatives d’intrusion. Un jeu qui finissait à chaque fois en drame car je pleurais et hurlais , et partais en courant.

Mes soeurs devenaient en un instant mes « fausses soeurs » .

Elles sortaient l’une après l’autre de la chambre, ouvrant la porte tout doucement, grinçant des dents pour imiter le bruit que font les portes maléfiques. Elles marchaient alors au ralenti vers moi, manière plus qu’ inhabituelle de se déplacer, agitant leurs bras, et transformaient leurs regards . Leurs silhouettes ressemblaient à deux crabes sortis d’un placard. Il y avait devant moi deux visages différents, deux véritables monstres, deux filles aux masques de méchantes qui leur faisaient perdre leur vraie personnalité et qui avançaient dans le seul but de me faire peur et de me pincer.

Elles répétaient en boucle et avec une voix bizarre :« je suis la fausse Julie » pour l’une, « je suis la fausse Charlotte » pour l’autre.

J’étais inquiète, ne reconnaissant plus mes propres soeurs.

Je devenais blême, claquais des dents, reculais et tentais de me planquer, et finissais par hurler et à

filer tout droit dans le jardin, à l’air libre.

Elles repartaient comme elles étaient apparues, reculant avec cette même démarche de crustacés , terrifiantes, et se renfermaient à clef, sans bruit, hors de ma vue.

Je ne revenais plus pendant un bon moment, traumatisée.

Elles continuaient alors à jouer toutes les deux, dans leur chambre, hilares, et tranquilles.

Je les imaginais finir leurs parties comme deux crabes pinçant leurs cartes, dans une chambre qui était devenue un bord de mer maléfique, et qui attendaient la prochaine marée pour réapparaître l’air de rien les cheveux pleins d’algues visqueuses.

Chez la grand mère

Quand mémé Toinette faisait ses courses au supermarché, il lui arrivait d’intervertir les étiquettes.

Elle choisissait le prix qu’elle voulait fixer à deux tranches de jambon, à une salade de crudités,  à un saucisson entier ,à un taboulé ou à une botte de radis.

Elle décollait et recollait.

Ma grand mère vivait en tongues l’ été et en sabot l’hiver. Elle avait un chien de chasse qui partait en forêt avec pépé. Et elle avait des chats. Elle adorait les chats.

Les écureuils venaient manger sa margarine qu’elle laissait sur son balcon , et les rouges gorges aussi.

Chez elle, il y avait une sablière. Il fallait monter dans la forêt , tout en haut de la colline, et là , c’était magique, on arrivait à un énorme terrain de sable, avec des petits monts, des ruines, des gens qui faisaient de la moto et on voyait tout le village d’en haut.

Et il y avait le bureau de pépé avec tous ses livres, et son immense table de travail. Là, je fouillais. Il y avait toujours des trucs à trouver et je pouvais gratter des allumettes sous la table. Il y avait aussi des vieilles photos d’eux quand ils étaient jeunes, quand ils animaient des colonies de vacances à la montagne. Ils posaient toujours pareil. Elle, derrière lui, avec un sourire coincé, et lui, devant, toujours très serieux, les deux mains sur les hanches.

Pépé avait fait de la politique, et ça sentait la politique . Ca sentait le sérieux des réunions , le tabac froid, et les réflexions.

Ca sentait les pensées qui surgissent.

Mémé me gardait.

Le matin, elle parlait fort.

Il y avait un coq portugais qui trônait et elle me racontait les expéditions de son père explorateur en Amérique latine.

Il y avait des tas de chats en plastique aussi, accumulation de petits cadeaux que chacun lui avait fait contre son gré.

Elle m’avait raconté que petite, elle s’était épilé les sourcils, et que pour cacher cette bêtise à sa mère, elle avait coupé un peu de poils de la queue de son chat pour se les coller à la place.

Mémé criait souvent contre pépé et on regardait le juste prix le midi.

Le père

Mon père adorait l’ écossais. Il y avait des papiers peints écossais partout à l’étage, il portait des chemises écossaises,  jusqu’à son pyjama, écossais lui aussi.

Il avait des moustaches qui faisaient peur tant elles étaient grosses, et il vouait une passion grandiose à sa voiture plus qu’à sa femme disait ma mère.

Il passait son temps à la laver à l’éponge, à en prendre soin, à enlever les petits cailloux de son allée .

Il tondait la pelouse consciencieusement et prenait grand soin des murs de sa maison .

Il tondait parfois les plantes de ma mère par inadvertance mais ce n’était pas grave disait il.

Comme ça, tout était droit , rectiligne, bien rangé, bien plié.

Il ne fallait pas dépasser.

Il ne fallait pas claquer les portes, ça abîmait ses murs.

Son sport favori était la télévision, il disait alors qu’il travaillait et qu’il fallait le laisser tranquille.

Mon père était professeur de sport .

Quand il était jeune il faisait le drapeau sur tous les poteaux. Il fallait avoir de bons abdominaux.

Il était beau , mince et costaud. Il avait bien changé , disait ma mère.

A tous les repas de famille , il chantait Bambino de Dalida, une vieille chanteuse blonde qui louchait, et c’était sa chanson. Ma mère courait lui chercher les paroles et lui disait : « Attends Jean Jacques, je vais chercher les paroles… ».

Il voulait toujours savoir où ma mère faisait ses courses et d’où venait ce qu’il y avait le soir dans son assiette .

Ma mère lui répétait toujours que ça venait du même endroit, que depuis dix ans, elle allait au même supermarché avec son petit caddie.

Il adorait manger des rognons qui empestaient toute la cuisine et il voulait faire de ses trois filles des championnes de plongeon.

Mon père était entraineur de plongeon.

Sa mère et sa sœur venaient manger tous les dimanches à la maison. Ma mère disait qu’il pouvait dire et faire les pires choses , mémé Madeleine dirait toujours que c’était son petit Jésus.

La mère

Quand elle était jeune ma mère se crêpait le chignon. Elle avait une grosse choucroute sur la tête et elle passait sa vie avec sa guitare sur le dos à gratter des chansons. Elle se badigeonnait les jambes à la chicorée pour paraître bronzée et se dessinait un trait noir derrière les deux jambes pour faire croire qu’elle portait de beaux bas de soie. Le matin, elle ôtait ses socquettes blanches, et corrigeait son style loin du regard de ses parents. Ma mère était une star de cinéma tant elle ressemblait aux plus grandes.

Ma mère incarnait tous les métiers.

Ma mère était fleuriste. Elle récupérait toutes les fleurs en montagne pour en faire des herbiers, collait les plantes, les dessinait et marquait leurs noms en latin. Elle les connaissait toutes. Sa passion se portait plus particulièrement vers le lis martagon, fleur rare des montagnes, éblouissante de classe et de beauté faisant sonner ses petites clochettes au gré du vent .

Ma mère était  danseuse. Elle dansait toutes les danses folkloriques de Hongrie, de Grèce, de Bulgarie et d’Israël, et elle faisait des claquettes.

Ma mère était échassière. Elle avait passé son enfance du haut de ses échasses dans une cour de récréation d’une école de garçon, située rue des fillettes dont son père était le directeur.

Ma mère était écrivain et poète. Elle écrivait des tas de lettres , des anecdotes, des sketches, des poésies, et elle déclamait les grands poètes devant le public ébahi.

Je la soupçonne être née deux mois en avance à cause de ses spectacles de claquettes dans lesquels elle se produisait juste avant ma naissance.

Plus tard on répétait les danses folkloriques dans le salon et elle m’entrainait à danser le rock n’roll acrobatique , tournant autour de son bras,  au dessus , en dessous, par derrière et par devant ….

Je n’ai hélas pas hérité de ses talents de danseuse ayant très peu le sens du tempo. Je me souviens avoir marché sur le pied de ma camarade lors de mon seul et unique spectacle de claquette, ayant fait le pas de danse un temps avant sous les rigolades de mes sœurs, écroulées, dans le public.

Ma mère recevait tous ses invités en échasse du haut de ses trois mètres, et les priait de prendre place à table.

Ma mère rallongeait ses journées. Elle se levait tôt le matin et passait son temps à écrire. Elle profitait du silence de la maison pour créer, coller, dessiner, encadrer , peindre à l’aquarelle, réciter des poèmes. Je me levais le matin, et elle avait déjà vécu une demie journée de plus que moi.

Ma mère devait avoir de la musique plein la tête.

Ca dansait , valsait, tournoyait, valdinguait , allait à cent à l’heure.

La tante Geneviève

Pour la tante Geneviève, j’étais le vilain petit canard, la « romanichel », la mal peignée, la mal élevée, et la mal polie qui tournait en rond comme un poisson rouge lorsque j’étais chez elle.

Elle habitait avec la grand mère Madeleine dans une grande maison à trois étages.

La maison avait logé des tas de personnes à une époque et à présent, elle était vide , froide et toute blanche.

Quand on sonnait , ma grand mère n’entendait pas la sonnette et c’était ma tante qui venait ouvrir. Elle lançait un :  « qui c’est ? » , alors qu’elle savait très bien que j’avais téléphoné pour les prévenir.

Ma grand mère me demandait toujours ce que je fichais là et ce que j’étais venue faire : « bah je suis juste venue te voir mémé ».

Dans la cuisine, il y avait une photo encadrée de Louis , mon grand père , qui trônait au dessus des oranges. Il existait pour moi par cette unique image qu’on lustrait de temps en temps, sans un mot pour qu’il soit beau. Et dès qu’on en parlait, tout le monde pleurait.

La cuisine renfermait les couverts en argent de la famille, et les petits biscuits que ma grand mère sortait pour le café réchauffé du matin.

Quand ma tante était au marché, elle fumait en cachette sa cigarette, me demandait si je voulais goûter à ses petits gâteaux, et me disait que j’avais grandis. Je disais que non, pas plus que la dernière fois, et elle mangeait une moitié seulement de son gâteau car ma grand mère mangeait une moitié de tout.

Le jardin était immense entouré de hauts murs en pierre. On ne voyait rien aux alentours.

Il ne fallait pas toucher aux plantes fraichement plantées , ni aux armoires en chêne fraichement lustrées, ni à la télévision nouvellement achetée, ni au canapé et aux coussins brodés qui avait appartenu à la tante de Cannes, ni au vieux lit de mon père, ni aux anciens jouets en bois de Louis, ni gouter aux framboises du jardin, ni effleurer les murs blancs de la maison blanche, ni aux verres en cristal qui cassent , ni à rien.

« Ce n’était pas à moi !».

On avait l’impression que tout devait être sorti lors d’une bonne occasion, mais rien n’était jamais sorti, et puis il n’y avait jamais d’assez bonnes occasions.

La tante Geneviève me recoiffait dès mon arrivée et me mettait des barrettes roses en me tirant les cheveux. Elle me rhabillait et me mettait des robes à col Claudine. Comme ça, j’étais plus jolie, disait elle.

Le problème c’était quand je parlais. Il fallait que je sois très gentille et que je ne dise pas de gros mot.

Je barbotais comme un canard dans sa mare, cherchant des occupations variées pour rompre avec la monotonie des paroles répétées de ma tante, et des siestes de ma grand mère.

Alors, je profitais du moment où elles s’installaient devant le journal télévisé pour me promener dans toutes les innombrables pièces de la maison. J’allais fouiller au sous sol dans les toiles d’araignée. Il y avait des tableaux de peinture que le fameux  Louis avait chiné dans des brocantes . Je regardais derrière les tableaux à la lampe électrique s’il n’y avait pas des mots restés secrets. Je lorgnais les paysages, les natures mortes, les parties de chasse, les parties de pêche, les portraits de femmes nues et chevelues, et les cerfs qui marchaient dans les bois. Je touchais à la peinture à l’huile qui faisait des bosses, et au fusain qui restait sur les doigts.

Il y avait aussi une tête de sanglier empaillée. Le pauvre, on l’avait d’abord assassiné, puis coupé la tête et collé sur le mur à jamais.

Je remontais, et glissais sur le carrelage du rez de chaussée, avec les patins de mémé. Ca sentait  partout sa crème de jour.

A l’étage, il y avait l’ancienne chambre de mon père avec toutes ses lettres d’amour pour ma mère que je lisais en rêvassant, toutes rangées dans une petite boîte. Je n’aurais jamais imaginé mon père poétique.

Il y avait aussi trois poupées en porcelaine avec lesquelles je n’avais pas le droit de jouer car elles étaient fragiles. Je leur rajoutais un peu de la crème de jour anti ride et de fond de teint, produits de marques que je subtilisais à ma vieille tante , car je trouvais ces poupées vraiment trop palotes.

Il y avait une autre chambre avec le portrait de la mère de mon grand père au dessus d’un grand lit où personne ne dormait jamais. Je ne m’en approchais pas car elle foutait la chocotte la vieille dame. Elle me zieutait comme la Joconde de tous les côtés, sans un sourire, le regard noir, et les lèvres pincées. Elle n’avait pas l’air commode.

Au deuxième, il y avait des vieux meubles et une dizaine de portes des chambres des anciens locataires, avec de vieux objets dans les tiroirs : une boussole, un tournevis, une photo , des punaises, un dé à coudre, des bracelets en argent, un livre de Victor Hugo, et des dizaines de clefs…

J’essayais les clefs, j’essayais d’ouvrir chacun des tiroirs et chacune des armoires . Je cherchais quelque chose, mais il n ‘y avait jamais rien.

A table, je devais me tenir droite, les mains sur la table, les genoux bien serrés, comme si j’avais un balai coincé entre mon tee shirt et mon pantalon, et je devais finir toute mon assiette sans faire le moindre bruit.

Je baillais à grande bouche , je faisais des grimaces à ma tante dès qu’elle tournait la tête, et j’inventais des histoires improbables à ma grand mère qui croyait à tout ce que je disais.

Ma tante veillait sur moi. Austère. La coupe au carré comme Mireille Mathieu. Un vieux gilet jaune moutarde. Des bas en laine et des chaussons en viscose .

Le soir,  je mettais la vieille robe de chambre de la cousine Martine , et j’allais au lit.

Je ressemblais à une poupée en porcelaine démaquillée avec cette robe de chambre bleue délavée, des chaussons en laine, et un gilet vermillon.

La nuit, je rêvais que derrière un des tableaux du sous sol, se trouvait un passage secret où je pouvais me faufiler discrètement, jusqu’à rejoindre un monde nouveau.

Le chat orange

Un chat. Oui, mais orange.

Un chat orange qui devint mon compagnon.

Qui l’eut cru ?

Le chat orange arriva dans ma vie en sortant par magie de derrière les volets en bois de la salle à manger.

Intrigué de débarquer dans une nouvelle maison , il me prit immédiatement en otage.

Dès le lendemain de notre rencontre, il prit possession de mon lit. Il s’élança sur moi, m’attrapa le tête de toutes ses griffes, et me lécha le visage en entier avec sa langue râpeuse, pendant dix bonnes minutes qui me parurent interminables. Rituel de chat ? En tous les cas, j’étais à lui et il était à moi.

C’était un chat orange dont sa plus grande passion était de manger à chaque râtelier. Très mauvais chasseur, il était bien obligé de se débrouiller.

Ce chat se transforma rapidement en chien de cirque à mon égard. Il mangeait debout sur les deux pattes arrières, et m’observait des heures entières à jouer au flipper en suivant des yeux la boule en métal.

Il suivait chacun de mes pas, m’accompagnait sur le chemin de l’école pour rejoindre mes camarades de classe et même jusqu’à la gare pour prendre le train.

Je l’habillais des vêtements de mes poupées qui faisaient la même taille que lui , avec chemise, bonnet, chaussettes et gants, et je finissais par la touche ultime : une pointe de rouge à lèvres.

Il passait sa vie dans mon sac à dos, sur mes épaules, ou dans mon lit. Je rêvais de le cacher dans mon cartable, et de l’amener à l’école.

Lui aussi se cultivait car il avait droit à mes lectures d’ouvrages pédagogiques ou œuvres littéraires, et à des séances d’éducation physique, en rentrant de l’école.

Il dormait dehors selon les ordres de mon père et il attendait le matin que je lui ouvre la porte.

La voisine Dizain ronchonnait dès que je le sifflais comme un garçon quand je  sortais de la maison. Il rappliquait en fonçant du fin fond du jardin . J’ouvrais grand la porte et il dérapait sur quelques mètres le temps de s’arrêter .

Je lui posais des dizaines de pinces à linge pour le plaisir de le voir se les retirer, les bigoudis n’ayant jamais pris, les poils de chat étant trop courts.

Je le faisais valser en l’air et prenais des photos juste au moment où il volait comme un oiseau.

J’enregistrais ses ronronnements et lui faisais écouter afin qu’il se sente moins seul lorsque je m’absentais pour un moment.

Je jouais avec lui sur le bureau d’écolier, mettant mes doigts dans les encriers, pour qu’il les attrape.

Je le lavais et lui brossais les dents le soir, et ça moussait. Il ronronnait.

Je le cachais sous ma couette, pour ne pas que mon père le fiche dehors avec un coup de pied.

J’organisais des grands spectacles de chat avec les autres marionnettes, réinventant les aventures du petit chaperon rouge , qui allait voir sa grand mère  et le loup, était en fait mon chat déguisé avec de longs poils oranges et de grandes oreilles.

Il ne lui manquait plus que la parole.

Mais moi, il faut que je vous le dise : je lui parlais, et il me répondait.

Et même une fois, je le surpris chantant des chansons et jouant du banjo.

Mon chat orange.

Le premier saut

Ma première compétition fut filmée.

Nous étions six plongeuses de six ans toutes venues concourir pour la médaille d’Ile de France .

Mon père m’avait entraîné depuis des mois et j’étais prête pour le premier saut.

J’avais mis mon plus beau maillot, celui qui porte chance, celui avec les petits palmiers. J’avais un peu mal au ventre mais en même temps, j’étais complètement excitée .

Ma sœur me donnait des conseils pendant les entrainements et resta avec moi tout le long de la compétition.

Ma mère me rassura avant de commencer et j’avalai ses petits sablés à la framboise.

Elle se plaça dans le public bien en face de moi pour que je puisse avoir un œil sur elle dès que je sortais le nez de l’eau.

Je lui disais : « regarde maman ! » avant chaque plongeon. Hors de l’eau, je regardais d’abord ma mère avec un sourire gigantesque , et ensuite je regardais les notes des juges arbitres. Ma mère me lançai des « bravos ma mimi », et levai ses bras de joie quand j’avais réussi.

Mon père , ce jour là, se plaçait en juge arbitre parmi les quatre autres. Ils étaient suspendus sur une chaise en hauteur, tous en marcel « Ile de France ».

Une stature droite, habillé de blanc, des moustaches pas taillées, un short de sportif . Il prenait son rôle au sérieux. Il sortait ses notes sur une pancarte, comme les autres, dès le coup de sifflet final.

Il y avait plusieurs coups de sifflets .

Un pour appeler la participante et annoncer son plongeon et son coefficient: « Margot Dano , chandelle avant droite, coefficient 1.4 » , et un autre pour faire sortir les notes.

Ma grande sœur me réchauffait entre chaque plongeon, et me rappelait les figures au cas où je me trompe.

Je réussis mes chandelles avant et arrière.

Mon groupé avant fut un peu plat .

Il me restait le dernier.

J’avais une bonne place dans la compétition, j’avais toutes mes chances.

Le dernier plongeon était le plus dur pour moi. Il s’agissait d’un « simple arrière » qu’il fallait rentrer la tête la première , saut de l’ange à l’envers en quelque sorte.

Je fus annoncée.

Je me mis en position arrière face à la planche.

Mes pieds étaient un peu instables,  je levai les bras, balançai les bras dans tous les sens et je perdis l’équilibre…et j’arrivai par les pieds au lieu de par la tête.

Je sortis .

Je regardai ma mère. Drôle de tête.

Ma sœur prit la sienne dans ses mains.

Les juges arbitres n’osaient montrer le verdict, par pudeur et apathie.

L’unique juge, qui leva sa pancarte avec sa note fut mon père à moustache : zéro.

A ma première compétition, je finis dernière.

A chaque diffusion de la vidéo, je pleurais.

Je pense que si je revoyais la cassette aujourd’hui, j’en pleurerais encore.

Le supermarché

Un paquet de coquillette, du jambon, un peu de gruyère, des tomates, de la moutarde , du lait , de l’eau, des flageolets, de la soupline, des mouchoirs, de la crème, des chaussettes, des endives, des concombres, ne pas oublier de prendre du fromage de chèvre et des courgettes pour faire une tarte pour la grand mère, prendre aussi des petits suisses, remplacer les torchons de la cuisine, acheter de la colle , on n’en n’a plus…

Ma mère fonçait dans les rayons, passant d’une idée à une autre avec sa liste de courses. On allait aussi d’un supermarché à un autre, de rayons en rayons, de caddie en caddie.

Moi je suivais, courant par moment, essayant de suivre le nouveau caddie, en y ajoutant subrepticement quelques jouets ou friandises à mon goût.

Il faut trouver une entrée à faire pour demain chez Josiane.

Et hop, on courait aux surgelés chercher des escargots, en passant par le rayon lingerie car maman avait besoin d’un nouveau soutien gorge, et celui à pois n’était pas si mal.

Ma mère allait vite, elle était hyperactive.
Elle avait pleins d’idées à la seconde et elle rencontrait toujours du monde qu’elle connaissait : « Ca va madame Machin ? Comment va Madame Machine ? », le pire c’était quand on rencontrait les maîtresses d’école, car là, on en avait pour trois quart d’ heure…

Y’ avait toujours un voisin qui avait eu un problème, un petit accident, une surprenante chute dans les escaliers et là, on en avait encore pour dix minutes.

Moi je courais.

Au supermarché , je faisais du footing.

Mes jambes étaient plus courtes que celle de ma mère et je n’arrivais pas à la suivre.

Le caddie était trop haut, et il y en avait pleins d’autres qui lui ressemblaient .

Il suffisait que je regarde un peu trop longtemps quelque chose d’appétissant pour que, hop, je perde le caddie, et ma mère de vue.

Et c’était reparti.

Comme d’habitude, au supermarché , je courais et je perdais ma mère.

Et la panique me prenait.

Où suis je ? Que fais je ? Où est-elle ? Dans quel état j’erre ?

Je repasse aux surgelés, recroise Madame machin au téléphone avec Madame Machine, ça y est je suis dans le rayon pâtes car il fallait en prendre me semble t il ?, mais elle n’est pas là, ah ! Y’en a une qui lui ressemble, ah, non , c’est pas elle… Mince, ma maîtresse, oh non , pas envie de la voir, je vais aux rayons jouets. Personne.

Panique. Ça y est , elle m’a encore abandonné pour la dixième fois, à chaque fois c’est pareil, et je pleure, je chiale, je flippe, je dégouline de sueur, j’ai le nez qui coule, je renifle, j’ai les mains moites…

Le supermarché , c’était ma hantise, je n’irai plus jamais.

Un paquet de coquillette, du jambon, un peu de gruyère, des tomates, de la moutarde , du lait , de l’eau, des flageolets, de la soupline, des mouchoirs, de la crème, des chaussettes, des endives, des concombres, ne pas oublier de prendre du fromage de chèvre et des courgettes pour faire une tarte pour la grand mère, prendre aussi des petits suisses, remplacer les torchons de la cuisine, acheter de la colle , on n’en n’a plus…

« La maman de la petite Margot l’attend au rayon 3 du magasin ».

A chaque fois c’était pareil, ça se finissait toujours comme ça, à chaque fois que j’allais faire des courses avec ma mère.

Les guêpes du jardin

« Moi je ».

Moi, je voulais être la plus forte , la plus téméraire , la plus résistante , l’héroïne de chacune de mes journées .

Je voulais gagner les challenges que je lançais et ce , malgré mon attirail d’enfant : une poupée tinnie noire , un doudou torchon que je suçais, et un oreiller rose en forme de chien .

Je souhaitais montrer tout mon courage à ma cousine du même âge et son attirail : une tinnie blanche, un doudou torchon qu’elle suçait , et un oreiller jaune en forme de lapin.

Nous étions nées à un mois près , élevées ensemble et habillées comme des jumelles avec des soquettes à pompons, une salopette bleue, des couettes et des chaussures à trous.

Je souhaitais que son père soit le mien et que ma mère reste ma mère .

Pauvre papa et tante Hélène, que je voulais substituer par ma maman et mon tonton , tout simplement frère et sœur, car Anais était ma cousine oui , mais ma cousine germaine .

Ce fut par un beau jour d été où chacun s’affairait en cuisine pour préparer le repas de midi en famille que me vint l’idée d’un nouveau pari .

Anais et moi jouions ensemble et nous faisions des concours de n’ importe quoi . Elle ne me suivait pas tout à fait . Pas pour tout mais souvent quand même.

Elle me suivait un peu pas pour passer des appels anonymes : « Allo Madame Ducheval ? Ah, pardon je me suis trompée d’écurie ! ».

Elle ne me suivait pas pour gratter des allumettes dans la caravane .

Elle me suivait une fois sur trois, pour couper la lavande pas encore en fleur du jardin.

Elle me suivait la moitié du temps dans le chemin des loups , le chemin qui faisait peur .

Elle me suivait pour sonner à la porte de mémère et se cacher derrière le gros sapin.

Elle me suivait pour aller se déguiser dans le garage , où il y avait la caisse des déguisements.

Mais elle ne me suivait pas dans les recherches des choses secrètes de mes sœurs , dans les sauts sur les lits , dans la vieille grange de mon père , dans la niche des chiens , dans le poulailler , tout en haut du cerisier.

Elle me suivait pourtant la majorité du temps mais ce jour là elle ne me suivit pas et pour cause…

J’ avais repéré des guêpes suçant une bonne cerise bien juteuse .

Elles devaient être cinq ou six .

Elles s’acharnaient sur ce fruit délectable.

Je pris au jeu ma cousine une nouvelle fois.

Elle n ‘eut même pas besoin de croiser mon regard qu’elle avait déjà compris le message :

-Faire juste un petit pas dessus tel un fakir .

-Poser son pied.

-Tenter de les écraser et passer à travers les piqûres .

-Tenter de faire un avec les bêtes .

Non , pas très envie me dit Anais .

Je la toisai du regard , me pris soudain pour une conquérante , une vainqueuse , une championne du jardin, je levai mon pied gauche , la regardai battante, et posai fièrement mon pied sur le butin .

Je hurlai au bout de cinq secondes car les guêpes me piquèrent à plusieurs endroits du pied  et le mal fut intense .

Ma force antérieure disparut aussitôt en des cris et des pleurs .

Toute la famille sortit , inquiète : le tonton, les tatas, le père, la mère, les deux sœurs, la grand mère , l’arrière grand mère.

Ma cousine faillit dévoiler mon nouveau pari quand je la repris pour dire que j avais malencontreusement marché sans faire exprès, sur un tas de guêpes .

Ma mère me soigna avec du vinaigre.

J étais en pleurs mais j’étais fière.

J’ avais gagné mon nouveau pari.

La quatrelle de tonton

Tonton était un ancien hippie qui avait les cheveux longs et qui portait des pantalons bleus en pattes d’éléphant. Quand j’allais chez lui, je retrouvais ma cousine et nous formions le club des 5 alors qu’on était 2.

Ils habitaient dans la maison de nos ancêtres et en particulier de Mr mon arrière grand père, grand homme, savant , érudit, géologue, spécialiste de l’Amérique Latine, et explorateur.

Au milieu du jardin qui était immense, il y avait un arbre, et sur l’arbre, deux lettres taillées au couteau, initiales de ce grand homme.

Il y avait aussi un puit où nous nous penchions pour tenter de voir les reflets de l’eau de pluie, et où nous lancions des tas de cailloux dans le seul but d’écouter leur « flop » à leur arrivée dans les profondeurs.

Notre arrière grand père avait caché un trésor dans ses murs en pierre, trésor qui devait renfermer des statues Incas en terre cuite et des colliers en argent.

Mon oncle avait passé trois après midis entières avec un détecteur à métaux qu’il fit passer sur tous les murs de chacune des pièces de la maison, ma grand mère était revenue par deux fois avec un homme-marabout, et ma mère tapait régulièrement sur les pierres avec un marteau pour trouver l’éventuelle fissure ou  le « son creux ».

Mais malgré tous les efforts inespérés pour le retrouver, ce trésor resta pour toujours un vrai mystère et resta embrigadé dans les murs .

La maison était grande et belle et il y avait un portique . Nous passions des journées à nous balancer, nous suspendre aux anneaux, et à faire le cochon pendu, tête à l’envers sur les trapèzes. Nous voyions la vie en rose toujours la tête en bas.

Tonton nous laissait libre d’entreprendre n’importe quelle activité tout en ayant un œil sur nous. Il nous laissait peindre à notre guise son garage avec d’énormes éponges trempées dans la peinture, faisant des traces à la fois sur les murs et sur nos peaux dorées. Le but était de mettre de la couleur dans ce vieux garage, peu importe comment ni pourquoi pourvu que ce soit lumineux et que ça laisse passer la lumière.

Et tonton possédait une quatrelle.

Elle était toute petite et elle était toute beige.

Et elle roulait vite pour qui savait la conduire.

Lorsque tonton décidait d’y accrocher sa remorque , pour nous c’était le début de la liberté !

A nous le grand road trip dans les champs . Équipées de coussins pour nos fesses , et de bouées pneumatiques, consciencieusement disposées dans la remorque, tonton nous emmenait à l’aventure, et faisait en sorte de prendre toutes les bosses qu’il croisait sur son chemin.

Nous sautions comme des pommes rissolées dans une poêle, secouées, hurlant , rigolant à en avoir mal au ventre.

Et puis tonton revenait sur la route et partait prendre les cassis, ou tout autre sorte de dos d’âne ou ralentisseurs. Il accélérait sur les passages à niveaux (car ça sautait encore plus haut) et fonçait dans les ronds points.

Nous nous retrouvions l’une sur l’autre, avec mal aux fesses, mais hilares.

Dans les tunnels , le but était de chanter des chansons en canon, car celles ci résonnaient de plus belle et nous revenaient en écho quand nous étions en montagne.

C’était à qui hurlait le plus fort, entre tonton , ma cousine et moi mais c’était toujours tonton qui gagnait avec sa grosse et épaisse voix.