TSIGANIES, exposition 2019

Marine Danaux est plongeuse, comédienne et photographe.
Durant dix ans, elle a enseigné dans les camion-écoles auprès des enfants gitans « manouches » et des enfants des bidonvilles « roms ».
Elle a des médailles de plongeon acrobatique, un bonnet bleu, un stylo plume qu’elle a piqué à un de ses élèves, des aimants de photos sur son frigo et une collection de cahiers à spirale.
Marine dit souvent : « Les photos, faut que ce soit brut, que ce soit vrai, tu vois ce que je veux dire ? Faut que ce soit direct, faut rien éviter ».

Adeline Picault est auteure, scénariste et réalisatrice.
Durant dix ans, elle a mené des ateliers d’écriture auprès des enfants et des adolescents.
Elle a des médailles en judo, un bonnet rouge, un stylo sans plume, des aimants de mots sur son frigo, et une collection de cahiers sans spirale.
Adeline dit souvent : « Les phrases, faut qu’il y ait de la poésie et de la légèreté, tu vois ce que je veux dire ? Faut que ça vienne de l’estomac, que ça uppercut ».

Marine et Adeline étaient faites pour se rencontrer. Elles travaillent ensemble.
Après avoir collaboré sur le film Gardiennes (Arte), elles ont décidé de dialoguer avec leurs armes et leurs arts, côte à côte et face à face.
Après « Lever la tête », 1ère exposition en janvier dernier, voici un deuxième chemin commun : « Tsiganies ».
Marine a pris les photographies, a écrit quelques récits d’experiences, et Adeline a parsemé l’exposition de ses propres textes.

A leurs regards, ne manque plus que le vôtre.

CAMION ECOLE

La Seine-Saint-Denis, ou le non choix d’une réalité à errer ça et là.

Il y a peut être une seule chose dont je suis à peu près certaine, après dix ans de bidonvilles, c’est que cette errance de vivre à côté d’eux, m’a obligé à être, et à être dans le présent.

Ne pas savoir ce que sera demain.
Ne pas savoir ce qu’ils vont boire ou manger.
Ne pas savoir si l’expulsion aura lieu.
Quotidien assez lourd pour se lever serein.
Quotidien fait de brutalité, de violence, de bruit, de fatigue et de boue.

Ici, en Seine-Saint-Denis, l’eau ne coule pas afin de pouvoir se débarbouiller correctement, les déchets s’accumulent sur les toits des baraques, et la chaussure mouillée ne permet pas d’aller à l’école.

Ballotés de ville en ville, nos élèves sont réveillés, dans leur sommeil, par des hordes de rats qui sillonnent tout autour de leurs habitations de fortune.

Nous, nous les réveillons chaque matin pour leur apporter un semblant d’école.
Ils rient de nous voir les réveiller dans leur intimité.

Dans le camion école, nous apprenons à lire, à écrire, à calculer, à écouter, à jouer, et à chanter en français.
Nous sommes là le temps d’une prise de confiance, d’une ré-assurance et d’un apprentissage en cours, sans cesse faits d’interruptions : engueulades, cris, horaires de la manche, badauts qui nous regardent par la fenêtre.
Nous sommes sur un bout de trottoir, au bord d’un périphérique, près d’une dechetterie, ou d’une station de rer, où même le camion est bancal : « Maîtresse, on penche ! ».

Aubervilliers-Stains-La courneuve-Bondy-Blanc Mesnil-Aulnay sous bois-Rosny-Tremblay en France…

Ils errent ça et là, de ville en ville, tentant de récupérer leurs sacs de ce qu’il reste de leur vie, entre deux déconstructions.

L’arrivée matinale de la police envoie les pelleteuses. Il y a du vacarme. C’est l’heure de reconstruire des cabanes dans la ville d’à côté, comme une vieille histoire grisâtre à l’echo lancinant, et qui a perdu tout folklore.

Nous, nous ne faisons que passer sur le fil de ces trajectoires d’enfants que nous ne croiserons que pendant quelques mois de leur vie en France, approchant de près leurs peurs et leurs urgences.
Espoirs maigres où plus rien ne peut être anecdotique.

Cette errance nous fige.
Eux, ils sont là, ils avancent et ils rient de nous voir encore les réveiller .

Laisse tomber , comment tout le monde va trop vouloir mon collier.
C’est pas mes oreilles qui sont trop grandes, c’est mes envies.

Aux Saintes Maries de la Mer, c’est la fête, l’occasion de se retrouver une fois par an, entre cousins et cousines, autour de la vierge noire, la vierge des Gitans, pendant deux semaines. Les caravanes arrivent et s’installent.

Il y a le folklore : les diseuses de bonne aventure, la petite croix qu’on avance contre deux euros, la musique flamenco et manouche et les réunions sacrées autour de l’église.
Il y a les chevaux, les gardians, et les danses, et les talons qui claquent sur la petite place.
Il y a la chaleur des cierges, la vierge noire rhabillée, et l’atmosphère mystique de ce rassemblement.

En parallèle, le temps du pelerinage, les cafés ferment, les glaciers ré-ouvrent, les gros cubes, et les gravats bouchent les possibles arrivées de nouvelles caravanes, et les amendes de stationnement tombent dès le 27 mai.

Mais le folklore perdure toute l’année.

Regarder devant pour assurer ses prières
Je ne sais pas nager , je m’en fous, je sais danser.
Donne ta main, promis, je te la rendrai.
Ca fait trois fois que je viens, trois fois qu’il joue la même.
Ras le bol de faire la fête.
Son grand cousin, sûr que c’était Django.

ROUMANIE

Il est question de chasse aux Roms.

Les enfants les plus abîmés ou les orphelins, restent en ville et mendient leur misère. Ils vendent quelques fleurs pour une baguette de pain.

Les autres sont retranchés en périphérie, et nous sommes passés sur un campement nommé « Dallas » .
C’est pourtant l’opposé de la vie Holliwoodienne où tout est plus que sommaire , avec chevaux et cabanes en tôle, et c’est une campagne bien reculée.
Les enfants ramassent une pastèque dans une poubelle, et passent la frontière de la ville, après le pont métallique, pour nous accompagner chez eux.

A quelques kilomètres de là, il ya les palais tsiganes, et le Boulibacha, qui s’est auto-proclamé Roi des Roms de ce village, et il y est toujours absent.
Il ne laisse pas les clefs aux « locataires », qui restent en bas, sur les pas de la porte. Des hommes sont là et passent des journées entières dans cette ville fantôme.

Les palais, de toutes façons, sont vides et sentent une vieille odeur de dérision.
C’est la tragédie du rien où les femmes se promènent dans les rues désertes en habit traditionnel, longues robes et cheveux tressés, et où chacun vit dans les cours de ces palais inachevés.